"21
nouvelles" de Samuel Joseph Agnon
- La Maison du père - (1941
)
Edition Albin Michel 1977 -
Traduit de l'hébreu M.R Leblanc
A propos de
l'auteur :
L'œuvre de l'écrivain israélien Agnon, couronnée par le prix Nobel de littérature, en 1966, est l'une des plus représentatives de la littérature hébraïque moderne,
dont elle incarne la prodigieuse aventure artistique et spirituelle. Rédigée, en effet, par un juif, né et élevé dans la Diaspora d'Europe orientale, mais qui s'installe très tôt en Terre sainte,
cette œuvre est caractérisée par deux efforts convergents de synthèse. L'un, formel, associe, aux trésors traditionnels et populaires de la prose juive, les ressources audacieuses et innovatrices
de la langue hébraïque moderne, qui sera, à partir de 1948, la langue nationale de l'État d'Israël. À cet équilibre formel répond un harmonieux arbitrage entre le fonds religieux de la tradition
juive et le patrimoine universel de l'humanité.Agnon chante l'aventure contemporaine du peuple juif comme si l'aventure juive suffisait à rendre compte de celle de l'humanité entière. À ce titre,
son œuvre n'est pas seulement caractéristique de l'histoire littéraire juive et israélienne : elle témoigne, plus profondément, de l'esprit d'Israël, attaché simultanément à la Terre sainte
qui lui est propre, et plus généralement, à la terre de tous les hommes.( Source : Universalis. Encyclopédie )
Samuel Joseph Agnon (1888-1970)
photographié dans son bureau à Jérusalem, en 1966
" la petite robe de Paul " Philippe Grimbert
Editions Grasset 2001 ( existe en poche )
4ème de couverture
Alors
qu'il se promène dans un quartier de Paris qui n est pas le sien, Paul, la cinquantaine, marié, est irrésistiblement attiré par une petite robe blanche de fillette, exposée dans la vitrine d un
magasin. Cet innocent vêtement dont il fait l acquisition va se trouver à l'origine d'un véritable drame, précipitant ses acteurs aux limites de la déraison et de la mort. Dans la vie tranquille
de Paul, cet achat impulsif, apparemment anodin, produit des effets dévastateurs au point d'amener Paul et sa femme Irène au bord du gouffre. De fil en aiguille, d'un petit mensonge par omission
au réveil des vieux démons, la trame d un couple superficiellement uni va s user jusqu à la corde. Ce couple sans histoires, mais pas sans histoire, confronté au réveil de ses blessures secrètes,
va faire l'expérience des ravages provoqués par l'irruption de cet objet dans leur univers feutré, qui les conduira à revivre les moments les plus douloureux de leur
existence.
Philippe Grimbert est psychanalyste. Il vit à Paris. Il a déjà publié trois ouvrages de non-fiction : Psychanalyse de la chanson (éditions des Belles-Lettres, 1996), Pas
de fumée sans Freud (éditions Armand Colin, 1999) et Evitez le divan (éditions Hachette Littérature, 2001). La Petite robe de Paul est son premier roman.
EXTRAIT :
(...)Une robe d'enfant, parfaitement blanche, taillée comme une chasuble, avec trois roses à l'empiècement, semblables à celles qui émergeaient des pots. Trois boutons
délicats qui donnaient naissance à des plis plats poursuivant leur chemin jusqu'à l'ourlet du bas. Le tissu avait la légèreté et la transparence d'un voile de lin, il en respirait la fraîcheur
(...)
" L'inaperçu " Sylvie germain
Editions Albin Michel - 2008
Note de l'éditeur
Les arbres généalogiques ont parfois des racines incertaines, tordues,
cachées qui donnent des enfants aux blessures secrètes et aux conduites imprévisibles. Chez les Berynx, on trouve le lot ordinaire de patriarches puissants, de mères effacées, d’enfants fragiles
et de malheurs. Sabine, la belle-fille, a quatre enfants, son mari s’est tué en voiture. Leur cadette Marie s’en est sortie avec un pied en moins. Sabine a repris l’affaire et engagé Pierre, un
inconnu rencontré un soir, déguisé en Père Noël. Il va devenir leur ange gardien, surtout celui de Marie, fillette révoltée, qui vit en compagnie d’une Zoé imaginaire, qui aime les arbres, les
mots et le vent. Dix ans plus tard après une fête familiale, Pierre disparaît, pour ne réapparaître furtivement que huit ans après, éconduit par la domestique qui lui reproche son abandon. Un
roman où chacun travaille à cette construction de soi qui ne peut se faire que dans le dénouement du lien familial, après en avoir exorcisé le lot des responsabilités et des douleurs. Chaque
personnage apparaît comme un mystère à lui-même, nimbé d’un rêve incertain qui lui fait échapper au temps contemporain. Personnage fascinant, énigmatique, bon, sage et insensé, Pierre, dont
certains traits rappellent Magnus, est le catalyseur de cette histoire envoutante, singulière et profondément humaine qui passe des drames de la Seconde Guerre mondiale aux errances solitaires
des années 80.
" On n'empêche pas un petit coeur d'aimer" de Claire Castillon
Éditeur : Fayard 2007 ( Nouvelles)
Note de l'éditeur
On n'empêche pas un petit coeur d'aimer. Surtout un petit coeur sec. Jaloux. Tordu. Malheureux. Il faut l'admettre, l'amour n'est pas l'apanage des gens aimants. D'ailleurs
l'auteur avait pensé intituler son recueil de nouvelles : Infect. Mais d'Insecte à Infect la rime était trop facile. Pourtant, infects, nous le sommes tous
plus ou moins quand nous aimons ?
Le site de Claire Castillon :
http://www.clairecastillon.com/petit_coeur.htm
" La ronde de nuit " Agustina
bessa-Luis
Editions Métailié - 2008
Traduit du
portugais par Françoise Debecker-Bardin
4ème de couverture
Porto, depuis des générations, La Ronde de nuit de Rembrandt, quoique non
signée, orne un mur du salon de la famille Nebasco. Les ambiguïtés du tableau permettent à Martinho, le dernier descendant, de faire des parallèles avec sa vie et celle de ses ancêtres. Cette
représentation d’un événement sur le point de se produire devient source d'interrogations. Et une fois réinterprétées à la lumière du regard de l'autre et de celui – non dit, mais toujours
présent – de l'auteur, ces interrogations deviennent des états de roman à travers les ébauches de réponse sur l'autorité, la loi, la vie publique et la vie intime.
Le tableau sera détruit par une femme jalouse, par des aléas de la vraie vie, et Martinho mourra d'avoir perdu la source de sur-vie qui éclairait son être. Le roman se définit ici comme un
rapport entre ce que Rembrandt a peint, et qui dépasse la commande du tableau, et ce que Martinho déchiffre, et qui finalement le dépasse lui-même.
C'est en observant minutieusement le tableau, en le rêvant aussi, qu'Agustina Bessa-Luís crée un roman, qui, lui aussi, dépasse ce rapport.
Ce texte est le dernier roman de l’un des auteurs européens les plus brillants et les plus lucides de notre époque.
Agustina Bessa-Luís vit à Porto. Auteur de 70 romans dont beaucoup sont traduits en Allemagne, en Italie et en Espagne, elle est aussi scénariste des derniers films de Manoel de Oliveira. Elle a
reçu le Prix Camões pour l’ensemble de son œuvre. Parmi ses œuvres : Le Principe de l’incertitude et L’Ame des riches.
1er Chapitre
JOUR DES MORTS
Cette année-là, il revint à Martinho Dias
Nabasco, d’accompagner ce qui restait d’une nombreuse et riche famille au cimetière de son lieu d’origine. Des descendants, il y en avait encore beaucoup à l’étranger, mais la maison où
s’entassaient objets et souvenirs les plus évidents était pratiquement inhabitée. Martinho, l’air de mauvaise humeur, comme tout jeune garçon amené à manifester en public son attention envers une
personne âgée, prit la main de sa grand-mère afin de l’empêcher de trébucher sur les cailloux du chemin. Un flot de voitures recouvrait la route, les unes en mouvement, les autres cherchant à se
garer devant les portes cochères et les entrées dont on pouvait penser que nul ne les utiliserait, en cet austère début du jour des Morts. Les carrosseries brillaient sous les rayons d’un franc
soleil. Le cimetière que Martinho avait connu encore à demi rural, et où quelques chapelles funéraires s’élevaient au-dessus des simples tombes de terre, s’était agrandi et débordait de
sépultures récentes. Les marbres et le granit poli donnaient à ce champ de repos l’aspect de cuisines bien agencées, égayées par des brassées de fleurs. Au milieu de la masse des chrysanthèmes se
détachaient de pâles orchidées. C’était un luxe, un hommage rendu aux morts. Et quels morts ! Martinho admirait leurs pathétiques visages dans les cadres dorés, ainsi que les lettres, également
dorées, sur les dalles toutes neuves.
–On croirait qu’ils sont tous morts en même temps, dit-il en tenant toujours fermement la main de sa grand-mère, une main froide, aux jolis doigts squelettiques.
–Tiens-toi convenablement, et surtout ne me fais pas rire.
–Moi ? Mais c’est vous, grand-mère, qui riez de tout sans pitié. Vous savez bien que c’est vrai. Comme notre caveau de famille est délabré ! Tel qu’il est, pourtant, il ne manque pas de
grandeur.
Un fil de son chandail se prit à la balustrade du monument, qui avait été novateur en son temps. De faux troncs d’arbres en ciment l’entouraient, ce qui à l’époque devait représenter le summum,
sinon du bon goût, en tout cas de l’audace. Commençait alors l’ère du béton, et le vieil ingénieur qui reposait là, et dont Martinho connaissait à peine le nom, était coutumier de ces
provocations. C’était le grand-père de son grand-père, ce qui, pour Martinho, ne représentait plus qu’une parenté lointaine et labyrinthique. Ses portraits montraient un homme élégant dans son
costume de pied-de-poule gris et avec une barbe qui, probablement, dissimulait un menton indécis. Celui-là même dont Martinho avait hérité, un peu fuyant, et qui faisait ressortir un nez étroit
et proéminent. Un nez de juif, en somme.
N’empêche qu’il était beau garçon, le jeune Martinho. Doux comme un sucre quand il le voulait, et d’une patience de Christ. Même si, toujours comme le Christ, il avait de subites colères que
seule comprenait sa grand-mère.
“Ça lui passera. C’est un homme, et les hommes sont imprévisibles”, disait celle-ci à sa fille Paula, la mère de Martinho, une brune aux yeux superbes, presque verts, qui n’avaient pas encore
perdu leur brillant. Quant à la grand-mère, elle avait passé avec quelque difficulté le cap de la cinquantaine, un fibrome, développé à cet âge, l’ayant affaiblie au point de la rendre nerveuse,
prompte à fondre en larmes. Elle consulta à Paris un vieux médecin plein de compassion ; il lui délivra une ordonnance qu’elle fit exécuter place de l’Opéra, après quoi, mi-déçue mi-rassurée,
elle alla manger des huîtres. Comme Proust, Martinho Dias Nabasco avait grandi entre deux femmes qui l’aimaient ; d’un amour sujet aux changements, il est vrai, mais comme toutes choses dans la
vie.
Cette année-là, Paula Nabasco, ayant prolongé ses vacances à Biarritz, ne put aller fleurir la tombe de ses morts, une tombe toujours plus difficile d’accès dans une province qui avait été le
berceau des Nabasco, mais qui s’urbanisait au point de devenir méconnaissable. Le lien unissant Paula à Biarritz résultait d’une vieille histoire de famille, remontant à l’exil des Nabasco aux
débuts de la République – exil facilité par la fortune dont ils disposaient et qui leur permettait d’être respectés sans que l’on se préoccupât de leur nom ni de leur origine. Formant d’abord une
fratrie si nombreuse que l’on eût dit un couvent plutôt qu’un foyer, les Nabasco s’étaient dénaturés au point de n’avoir plus qu’un petit nombre d’enfants, surtout après la guerre de 1914,
lorsque la vie était devenue bizarre et divertissante. Dans la bonne bourgeoisie d’alors, on se piquait de n’avoir qu’un seul enfant, ou bien un “petit couple”. Le temps de l’aïeul Nabasco –
celui de la tombe en béton armé – avait marqué la fin d’une procréation naturelle, sans recours aux préservatifs ni au coït interrompu. Il eut neuf enfants, dont trois étaient des déficients
mentaux aux instincts retors, des pyromanes, et ainsi de suite.
Mais Maria Rosa Nabasco, la grand-mère de Martinho, se limita à mettre au monde un garçon et une fille, à laquelle elle donna le nom de Paula, qui n’existait pas encore dans la famille et qu’elle
estimait indispensable dans une généalogie catholique. Saint Paul était l’un de ses amis de prédilection, pour des raisons qu’elle préférait ne pas aborder et qui du reste n’étaient pas des plus
canoniques.
Jusqu’à l’âge de neuf ans, Martinho vécut persuadé que le monde était peuplé de personnes intelligentes, inventives et créatrices. Aussi, s’apercevoir que beaucoup, parmi elles, étaient des
“demeurées”, comme disait sa grand-mère Maria Rosa, le perturba. Lorsque, comme Martinho, on est issu d’une famille où même les déficients mentaux sont assez bien pourvus en matière grise pour
lancer des histoires drôles, des bons mots et des calembours géniaux, prendre conscience qu’il existe bien pire, des hordes de véritables brutes et de mélancoliques actifs et passifs, cause un
véritable choc. Les Cunhas eux-mêmes, par tradition serviteurs des Nabasco, constituaient une élite de gens raffinés dans leurs goûts et leurs pensées. Les Cunhas étaient au nombre de huit, sept
frères et une sœur appelée Ana. Très laide, au contraire de ses frères tous élégants et jolis garçons, celle-ci possédait l’esprit le plus élevé qui soit, avec la grâce qui lui correspond. Jamais
elle ne se maria, et Maria Rosa l’appelait souvent auprès d’elle afin qu’elle lui réjouît le cœur, qu’elle avait sujet à toutes sortes d’appréhensions, comme celui du roi David.
“Je crois que lui et moi nous sommes parents, disait-elle. Moi aussi, j’aime la musique en tant que remède, non pour le plaisir.” Les Cunhas étaient de bons joueurs de guitare et de
cavaquinho, ils connaissaient beaucoup de chansons amusantes et cuisinaient très bien. Deux générations de Cunhas avaient vécu dans la maison des Nabasco, où ils contribuaient au bonheur
de journées pas toujours enchanteresses.
Derrière Maria Rosa et son petit-fils venait une descendante des Cunhas, les bras chargés des fleurs du jour des Morts. De simples chrysanthèmes, mais pommelés, blancs et ronds comme des nuages
blancs et ronds. Cette Elisa était une femme robuste, vêtue d’un uniforme bleu marine, ou du moins d’un vêtement qu’elle faisait ressembler à un uniforme, avec son petit col et son gilet gris
assorti. Il s’en dégageait une grande sobriété, mais aussi une grande extravagance à une époque où les habitudes vestimentaires étaient dictées par les rayons de prêt-à-porter. Ne pas se
convertir aux jeans faisait la fierté d’Elisa ; cependant, à préférer les jupes plissées, elle faisait ressortir son port de matrone.
“Vous verrez que les hommes finiront par porter des jupes, disait-elle. Elles sont plus pratiques et plus aérées.” On entrait ainsi dans de grandes discussions autour de petits problèmes, et cela
gardait l’esprit éveillé, incandescent. C’était surtout un peu avant l’heure du dîner, quand on pénétrait dans la cuisine pour soulever le couvercle des casseroles et goûter les sauces, que l’on
se perdait en conversations sur les mots, les habitudes et leurs raisons d’être. Martinho n’avait pas connu la maison de la rue de Belomonte, où la cuisine et la salle à manger se trouvaient au
troisième étage et donnaient sur le fleuve. Pour lui, c’était une maison mythique. A six heures du soir, on ouvrait aux chiens la porte du jardin, et ils se précipitaient dans les escaliers comme
un escadron de la garde. Ils allaient dans la cuisine, renversant les chaises, agitant leurs queues comme des fouets. Gémissant de plaisir. C’étaient des chiens de chasse ; bien qu’il n’y eût
plus de chasseurs dans la maison, on entretenait la tradition de ces beaux setters couleur feu, dont le poil luisait devant les flammes de la cuisinière à bois. Car on avait longtemps
cuisiné au bois et utilisé le bois pour les cheminées des pièces à vivre. On entendait crépiter les bûches sèches comme un son de bon augure, dans le matin brumeux. En ce temps-là, le fleuve
variait encore ses humeurs selon la saison, il gonflait en hiver, accumulant sur ses rives oranges et branches cassées ; un chevreau mort arrivait dans le courant, rapide, à fleur des vagues déjà
envahies par la marée montante. Mais tout cela, Martinho ne l’avait pas connu. Pas plus que sa mère, Paula, remarquable pour être encore l’une de ces femmes qui vivent entre quatre murs mais
apprennent à monter à cheval, pour le cas où elles partageraient la vie grand style d’un seigneur de terres d’abondances ou d’un lord anglais. Fantasmes qui s’évanouissaient au premier bal des
débutantes, encore un usage en déclin, mais toujours une source précieuse de renseignements matrimoniaux.
Martinho, sans le vouloir, serra plus fort le bras de sa grand-mère lorsqu’ils furent devant la lourde pierre du tombeau. Un tombeau réellement terrible, avec ses anneaux de fer rouillé et la
mousse noire qui le recouvrait. “Je ne permettrai pas qu’on la mette là”, pensa-t-il, désolé. Un reste de poudre de riz sur le visage de Maria Rosa, près de l’oreille gauche, l’attendrit
brusquement, comme la trace d’une jolie femme. “Jusqu’au bout nous sommes amants les uns des autres”, pensa-t-il, triste. Éduqué par des femmes, il en avait gardé une impudence rituelle sans rien
de pervers, mûrie seulement par la réflexion.
Il promena son regard sur les tombes couvertes d’épitaphes mélancoliques, de fleurs coûteuses, de lampes rouges dans lesquelles une maigre flamme était en train de mourir. La mort était devenue
une gloriole de plus, une fête d’anniversaire où manquaient les joyeux anniversaires, mais non une table abondante.
–Vous n’avez pas froid, grand-mère ? demanda-t-il.
–Froid, non. Seulement un peu faim. Mais, attends : ce n’est peut-être pas de la faim, pas vraiment. La mort est un excitant. Tous ces gens vont trop manger, puis se lover dans leur lit en
gardant leurs chaussettes et tout. On ne devrait pas fréquenter ce genre d’endroit, à mon âge. Ils sont lubriques, presque mal famés.
Une de ses dents branlait lorsqu’elle parlait, et Martinho remarqua un léger zézaiement qu’elle n’avait pas auparavant. “Eh bien, voilà, c’est la vieillesse qui frappe à sa porte. N’y pensons
pas, je ne veux pas y penser. Voilà, point final, foin des pensées vagabondes !” Il l’embrassa en riant et remarqua que ses cheveux avaient une odeur de fer à friser.
Les cheveux. Tout à coup les femmes s’étaient mises à porter la frange, et Nietzsche avait déclaré qu’elles voulaient cacher leur front et tout ce que le front présuppose : intelligence,
indépendance, sexe, gestion des affaires, etc. Martinho avait beau regarder partout autour de lui, les femmes ne semblaient guère avoir changé. Peut-être s’adaptaient-elles plus difficilement à
un destin de maîtresses de maison, mères de cinq enfants morveux et impertinents. La vérité tombait sous le sens, la cruauté était une forme de raison pratique qui du reste avait toujours existé
entre femmes, et entre hommes également. Seule une éducation rigide permettait de les contrôler. On se mariait par amour, mais l’amour renfermait tout ce que l’on peut imaginer, comme dans
l’histoire de Humpty Dumpty. Des coquilles d’huître, des fourrures de renard, ou ces eaux de Cologne éventées dont on ne sait que faire des flacons, car ils n’appartiennent à aucun lieu : ni à la
poubelle, ni à une vitrine de collections ; on ne peut même pas s’en servir pour les remplir de nouveau. Paula Nabasco déclara que si on lui offrait encore un de ces flacons, elle s’empresserait
de l’offrir à son tour à une autre personne.
–Moi, je n’aime que la lavande. Mais lorsque je suis tombée enceinte de Martinho, cette odeur-là m’a soulevé le cœur et, depuis, je ne la supporte plus. Je ne sais pas, mais cela doit avoir une
signification quelconque.
Paula peignait ses longs cheveux noirs. Aussi noirs qu’il était possible, avec des reflets métalliques. Certaines expressions, on les lit dans les livres, mais cela ne les empêche pas d’être
exactes. Ainsi, noir aile de corbeau, cela existait. C’étaient les cheveux de Paula.
“Les cheveux, voilà qui met du temps à disparaître”, pensa Martinho. Il se mit à observer la tête des gens qui envahissaient le cimetière et se sentit déconcerté. Toutes évoquaient celles des
condamnés à la guillotine ou à la hache, avec leurs mèches coupées n’importe comment, on eût dit selon le critère d’un barbier de prison. Puis ses pensées prirent une autre direction, entraînées
par une curiosité qui le faisait mémoriser les moments les plus futiles de sa vie. Des choses dont personne ne se souvenait sortaient de sa mémoire, comme des rats d’un gigantesque fromage.
C’était une idée folle mais amusante, comme en aiment les enfants.
L’aïeule se retint d’une main à la grille de la tombe, fit un signe de croix et observa un instant de recueillement. Du coup, Martinho aussi prit un air plein de componction ; bien qu’avec sa
grand-mère, on ne pût être sûr de rien. Sans doute était-elle plongée dans des pensées totalement étrangères à la circonstance, orientées plutôt vers des nécessités de base, comme de menus achats
ou des rencontres avec ses amies. Elle en avait peu, la plupart d’entre elles étant mortes, ce qui du reste ne l’avait guère affectée. Les vieux doivent mourir, les poulaillers être rajeunis et
laisser monter le joyeux caquetage de nouvelles poulettes. Le coq, avec ses brillantes plumes rousses, la faisait toujours rire.
–On dirait un mousquetaire, avec les éperons et tout et tout !
Elle arrangea les plis de sa robe et se redressa comme si quelqu’un s’apprêtait à la photographier. Elle détestait cela. Elle pensait, comme bien des peuples autrefois, que la photographie
pouvait lui dérober son âme – ce qui ne laissait pas d’avoir quelque fondement. Martinho se dit qu’elle prenait pourtant la pose idéale pour un portrait, avec cette masse d’énormes chrysanthèmes
blancs étendus à ses pieds et lui montant à hauteur de la taille. C’était une belle femme, plus belle même qu’au temps de sa jeunesse. Paula en était jalouse. Elle avait passé son temps à
l’imiter, à ramper autour d’elle comme un petit chien avide de caresses. Mais la grand-mère avait toujours été avare de baisers et de câlins. “Ça me retourne l’estomac, disait-elle. Un enfant
heureux s’en passe fort bien.”
Des cheveux noirs. La première fois que Martinho avait eu conscience du caractère indestructible des cheveux, ce fut lorsqu’’on rouvrit la tombe de Patricía Xavier afin de procéder à des travaux
de maçonnerie. Ses cheveux étaient là, intacts. Enroulés sous un crâne entièrement dépouillé de sa chair, ils lui faisaient comme un oreiller. Si Martinho était présent, c’est que le tombeau
appartenait aux Nabasco ; mais, par gentillesse, parce que, à cause de morts successives dans leur famille, celui des Xavier était entièrement occupé, on avait enseveli Patricía dans le mausolée
ancestral du cimetière de Lapa, mausolée par deux fois cambriolé depuis la révolution des Œillets. Bien proportionné, il avait l’air majestueux d’un grand studio, un appartement de standing,
dirons-nous. De vieilles dentelles pendaient mollement de la table d’autel, dont on avait dérobé les chandeliers d’argent ; à terre gisaient des accessoires du culte, un lutrin et des burettes
maculées d’un dépôt de vin aigre. Le candélabre, qui venait de Venise, manquait également. L’air était humide, il y avait des infiltrations et les souris avaient rongé des papiers, peut-être des
feuillets portant la vie des saints, ainsi que des bouquets froissés et abandonnés dans un coin, comme des détritus. Et les cheveux. Épais, abondants, tels qu’il les avait toujours vus à
Patricía. Celle-ci allait tous les mercredis jouer au bridge avec Maria Rosa Nabasco. Elles étaient ainsi quatre femmes strictement vêtues et gantées de suède qui prenaient le thé à la pâtisserie
Oliveira, de temps en temps, lorsqu’elles sortaient faire leurs emplettes. Des femmes habituées au luxe, on le sentait aussitôt, et qui ne demandaient jamais le prix des choses ; elles se
contentaient de dire : “Faites-les porter chez moi.” Elles ne dépendaient pas d’un budget, faisaient simplement confiance au mari qu’elles avaient et à la couturière qui les habillait. Maria Rosa
était la dernière représentante de ce genre de femmes, la relique d’un temps révolu, un temps de privilèges qui avait eu sa mode, pour les chapeaux, par exemple, les recettes de gâteaux et pour
des puddings faits sans un gramme de farine.
Patricía Xavier avait été la première à “déroger”, comme on disait. Elle était grande, toujours bien chaussée, et portait des bas si fins qu’il fallait les enfiler avec des gants, comme le
recommandait leur emballage d’origine. Jamais on n’aurait imaginé qu’elle allait mourir d’un avortement qui aurait mal tourné : c’est pourtant ce qui arriva. L’effroi avait balayé les salons
quand l’affaire fut ébruitée. Mais elle demeura cachée pour Paula, alors âgée de douze ans et dont le Noël ne fut gâché en rien ; il n’y manqua même pas les cadeaux de Patricía, des cadeaux de
valeur, comme toujours, des cachemires ou des nécessaires à ongles taillés dans la peau de quelque animal rare, dans le ventre d’un alligator, par exemple.
En réalité, on ensevelit Patricía dans la chapelle des Nabasco non parce qu’il n’y avait plus de place dans le tombeau de sa famille, mais à cause d’une vive opposition due aux circonstances de
sa mort. Les avortements n’étaient pourtant pas si rares, surtout passé la quarantaine ; les femmes recouraient alors aux médecins pour effacer les traces d’un accident pourtant bien prévisible,
mais contre lequel elles ne s’étaient pas prémunies. Patricía n’avait dit qu’à Maria Rosa ce qu’elle avait l’intention de faire.
–Rogério Conceição résout le problème en huit secondes. C’est son dernier record : huit secondes.
Inquiète, Maria Rosa la dévisagea. Non qu’elle la censurât, mais tout cela lui semblait faire partie de la malédiction qui pèse sur les femmes. Un jour, quelqu’un lui avait dit que le monde ne
serait sauvé que lorsque les femmes cesseraient d’avoir des enfants, que les sexes ne seraient plus qu’un seul. Chose inconcevable, mais peut-être y arriverait-on un jour.
–Où as-tu entendu ça ? demanda Patricía, qui voyait là une atteinte à sa dignité, même si cette dignité était pour le moment bien compromise.
–Je ne sais pas.
–Ne fais pas de cachotteries avec moi.
–Je ne fais pas de cachotteries, ce n’est pas mon genre. C’est peut-être quelque chose que j’ai lu.
–Que lis-tu donc, ma petite ? Après Lady Chatterley, j’aurais cru que tu avais tout lu. Et voilà que tu me sors cette histoire d’un sexe unique. Tu te rends compte de ce que tu dis ?
–Parfaitement. Je m’en rends compte. Dans ce cas, tu ne te mettrais plus dans des histoires pareilles, tu ne te retrouverais pas dans une clinique où l’on farfouillera dans tes entrailles comme
s’il était question d’ouvrir un coffre en huit secondes. Il faut déjà être expert en effraction ! Tu me fais rire et pleurer à la fois.
–Tu ne pleures jamais, Maria Rosa.
–Si, quelquefois. Un jour, j’ai pleuré, j’avais quatre ans : on m’avait coupé les cheveux à la garçonne. J’ai poussé de tels cris que les voisins m’ont entendue. Et ils n’étaient pas tout près :
nous vivions dans une villa construite au milieu d’un grand jardin.
–Tu ne voulais pas ressembler à un garçon.
–Je ne sais pas. C’était vraiment un gros chagrin. Jamais depuis lors je ne me suis sentie aussi malheureuse. Je me demande parfois ce qui m’a fait pleurer autant ; je n’ai jamais trouvé la
réponse. J’ai perdu un enfant tout petit, mais ce n’est pas la même chose. Tu crois vraiment que le fait d’être une femme est à l’origine de tout le mal ? Le désir des hommes, le plaisir des
hommes quand ils arrivent à leurs fins sont choses horribles, si nous pensons à toutes les sortes de méchancetés qui en constituent l’excitant indispensable. Et voilà que tu mentionnes Lady
Chatterley, cette femme effrayante, dénuée de compassion. Sans compassion, le sexe est une bataille triviale, un crime sans égal.
–Tu es décourageante. Voilà que je ne sais plus si je dois avorter ou non. Mais tu as raison : ce Lawrence est un âne bâté qui ne comprend rien aux femmes. Ou alors il ne les comprend qu’à
travers lui-même. Il n’y a pas eu de premier Adam, mais une première Ève. Donne-moi encore une goutte de thé. Où l’achètes-tu ? Ma mère l’achetait dans une boutique de mode ; c’était d’un chic !
Je n’ai jamais compris la différence entre ce qui est chic et ce qui ne l’est pas. Mariano, tu sais, celui qui est professeur à l’université ; il m’a dit un jour : “Pourquoi donc le jaune
n’irait-il pas avec le rose ?” Depuis, les couleurs psychédéliques sont devenues à la mode. Est-ce une question de suffrages, et non de goût ? Mais alors que représente le vote ?
–Aie pitié de moi ! Il a plu toute la journée et le chauffage est en panne. Un vote, c’est une envie compulsive, voilà.
Quelques jours plus tard, Patricía était morte, et cette mort considérée comme un accident. Les médecins gardèrent le silence sur leur diagnostic et cela aviva encore les soupçons. D’autant
qu’elle avait eu recours à une sage-femme, et non au fameux expert en effractions. Maria Rosa s’efforça de chasser de son esprit l’idée que son amie s’était crue invulnérable, à l’abri de tout
déboire. Elle n’avait pas vu le danger, alors que le danger nous cerne tous, sans trêve et de toutes parts. Nous étions plus malins il y a cinq cent millions d’années, nous étions comme le
crocodile des marais, dont on ne peut savoir s’il est endormi ou éveillé. Peut-être ne dort-il jamais et les quatre lobes de son cerveau sont-ils toujours en alerte. Dans ce cas, nous ne nous
sommes pas perfectionnés, au contraire, et la nature, depuis, a commis une succession d’erreurs. Quelle vie ! Patricía Xavier fut mise au tombeau impeccablement coiffée. Elle paraissait à son
avantage : c’eût été son plus cher désir.
" Mille femmes blanches " Jim Fergus
4ème de couverture
En 1874, à Washington, le président américain Grant accepte dans le plus grand secret la proposition incroyable du chef indien Little Wolf :
troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons pour favoriser l'intégration du peuple indien.
Si quelques femmes se portent volontaires, la plupart des " Mille femmes " viennent en réalité des pénitenciers et des asiles de tous les Etats-Unis d'Amérique. Parvenue dans les contrées
reculées du Nebraska, l'une d'entre elles, May Dodd, apprend alors sa nouvelle vie de squaw et les rites inconnus des Indiens. Mariée à un puissant guerrier, elle découvre les combats violents
entre tribus et les ravages provoqués par l'alcool.
Aux côtés de femmes de toutes origines, May Dodd assiste alors à la lente agonie de son peuple d'adoption.
Né en 1950 d'une mère française et d'un père américain,
Jim Fergus, chasseur, pêcheur, et cuisinier hors pair, est chroniqueur dans de nombreux journaux américains. Il a sillonné seul avec ses chiens le middle west, pendant plusieurs mois, sur les
pistes des Cheyennes, afin d'écrire ce livre. Mille femmes blanches est son premier roman.
" La rêveuse d'Ostende" Eric-Emmanuel
Schmitt
Editions Albin Michel 2007 ( nouvelles)
4ème de couverture
Pour guérir d'une rupture sentimentale, un homme se réfugie à Ostende, ville endormie
face à la mer du Nord. Sa logeuse, Anna van A., une femme solitaire vivant parmi ses livres et ses souvvenirs, va le surprendre en lui racontant l'étrange histoire de sa vie, où se conjuguent
l'amour le plus passionné et un érotisme baroque. Le récit s'avère si surprenant que l'homme, doutant de sa véracité, va enquêter pour déterminer ce qui tient de la réalité ou du
fantasme...A-t-il affaire à une superbe mystificatrice ou à une femme unique ? Jusqu'à la fin, il ira de découvertes en découvertes.
Cinq histoires qui montrent le pouvoir de l'imagination dans nos existences. Cinq histoires - La rêveuse d'Ostende, Crime parfait, La Guérison, Les mauvaises lectures et La Femme au bouquet-
suggérant que le rêve est la véritable trame qui constitue l'étoffe de nos jours.
" Hiver arctique" Arnaldur
Indridason
Editions Métailié 2009 ( Polar)
Le corps d’un petit garçon était couché dans la neige lorsque la voiture d’Erlendur est arrivée au pied de l’immeuble de
banlieue, en cette fin d’après-midi glaciale de Reykjavik. Il avait douze ans, rêvait de forêts, ses parents avaient divorcé et sa mère venait de Thaïlande, son grand frère avait du mal à
accepter un pays aussi froid.
Le commissaire Erlendur et son équipe n’ont aucun
indice et vont explorer tous les préjugés qu’éveille la présence croissante d’émigrés dans une société fermée. Erlendur est pressé de voir cette enquête aboutir, il néglige ses autres affaires,
bouscule cette femme qui pleure au téléphone et manque de philosophie lorsque ses enfants s’obstinent à exiger de lui des explications sur sa vie qu’il n’a aucune envie de donner. La résolution
surprenante de ce crime ne sortira pas Erlendur de son pessimisme sur ses contemporains.
Dans cet impressionnant dernier roman, Indridason surprend en nous plongeant dans un monde à la
Simenon.
Il a reçu pour ce livre et pour la troisième fois le prix Clé de Verre du roman noir
scandinave.
1er chapitre
On parvenait à deviner son âge, mais il était plus difficile de se prononcer
avec précision sur l’endroit du monde dont il était originaire.
Ils lui donnaient environ dix ans. Vêtu d’une doudoune déboutonnée grise à capuche et d’un
pantalon couleur camouflage, une sorte de treillis militaire, l’enfant avait encore son cartable sur le dos. Il avait perdu l’une de ses bottes. Les policiers remarquèrent à l’extrémité de sa
chaussette un trou duquel dépassait un orteil. Le petit garçon ne portait ni moufles ni bonnet. Le froid avait déjà collé ses cheveux noirs au verglas. Il était allongé sur le ventre, une joue
tournée vers les policiers qui regardaient ses yeux éteints fixer la surface glacée de la terre. Le sang qui avait coulé sous son corps avait déjà commencé à
geler.
Elinborg s’agenouilla près de lui.
– Mon Dieu, soupira-t-elle, que se passe-t-il donc
?
Elle tendit le bras, comme pour poser sa main sur le corps sans vie. L’enfant semblait s’être couché pour se reposer. Elinborg
avait du mal à se maîtriser. Comme si elle refusait de croire ce qu’elle voyait.
– Ne le touche pas, demanda Erlendur d’un ton calme, debout à côté du corps avec Sigurdur
Oli.
– Il a dû avoir froid, marmonna Elinborg en ramenant son
bras.
La scène se passait au milieu du mois de janvier. L’hiver était resté clément jusqu’à la
nouvelle année, puis le temps s’était considérablement refroidi. Une coque de glace enserrait la terre, le vent du nord sifflait et fredonnait contre l’immeuble. De grandes nappes de neige
recouvraient le sol. La poudreuse s’accumulait par endroits en formant de petits monticules dont les flocons les plus fins s’envolaient en volutes. Le vent leur mordait le visage, les pénétrant
jusqu’aux os à travers leurs vêtements. Saisi d’un frisson, Erlendur enfonça profondément ses mains dans les poches de son épais manteau. Le ciel était chargé de nuages. Il était à peine quatre
heures. La nuit avait déjà commencé à tomber.
– Quelle idée d’aller fabriquer des pantalons militaires pour des enfants !
observa-t-il.
Les trois policiers se tenaient en cercle autour du cadavre. Les gyrophares bleus projetaient
leur lueur sur l’immeuble et les maisons alentour. Quelques passants s’étaient agglutinés à côté des véhicules de police. Les premiers journalistes étaient arrivés sur les lieux. Les policiers de
la Scientifique prenaient des clichés, rivalisant de flashs avec les gyrophares. Ils faisaient des relevés de l’emplacement où se trouvait le corps de l’enfant ainsi que des abords immédiats.
C’était la première étape de l’investigation sur la scène du crime.
– Les treillis sont à la mode, nota
Elinborg.
– Tu trouves quelque chose à redire au fait que les gamins portent ce genre de pantalons ?
s’agaça Sigurdur Oli.
– Je ne sais pas, répondit Erlendur avant d’ajouter : en effet, cela me semble
étrange.
Il laissa son regard glisser le long de la façade de l’immeuble. A certains étages, des gens
étaient sortis, bravant le froid, pour observer la scène depuis leur balcon. D’autres se calfeutraient chez eux et se contentaient de regarder depuis leur fenêtre. La plupart des habitants de
l’immeuble n’étaient toutefois pas rentrés du travail, l’obscurité régnait derrière les vitres. Ils allaient devoir frapper aux portes de tous ces appartements pour interroger leurs occupants. Le
témoin qui avait découvert l’enfant leur avait précisé qu’il vivait dans ce bâtiment. Peut-être la victime avait-elle été laissée seule à la maison, peut-être était-elle tombée du balcon,
événement qui entrerait alors dans la catégorie des accidents domestiques stupides. Erlendur préférait cette hypothèse à celle d’un assassinat, à quoi il ne parvenait pas à se
résoudre.
Il scruta les alentours. L’ensemble des immeubles qui formaient comme une cour ne semblait pas
très bien entretenu. Au centre, une petite aire de jeu délimitée par du gravier abritait deux balançoires dont une cassée : son assise secouée par le vent pendait jusqu’à terre. Il y avait aussi
un toboggan usé et rouillé à la vieille peinture rouge écaillée, ainsi qu’un tape-cul sommaire avec deux petits sièges en bois. L’une des extrémités était fichée dans la terre, piégée par le gel,
alors que l’autre pointait en l’air, tel un gigantesque canon.
– Il faut que nous retrouvions sa botte, observa Sigurdur
Oli.
Tous les trois avaient le regard rivé sur la chaussette
trouée.
– Je n’arrive pas à y croire, soupira
Elinborg.
Des policiers de la Scientifique recherchaient des empreintes sur les lieux, mais la nuit tombait et le verglas ne semblait
receler aucune trace. Le terrain tout entier était recouvert d’un épais bouclier de glace mortellement glissant où affleuraient çà et là quelques taches d’herbe. Le médecin régional de Reykjavik
avait confirmé le décès et, ayant trouvé un endroit où il imaginait pouvoir s’abriter du vent du nord, il s’efforçait de s’allumer une cigarette. N’étant pas certain de
l’heure du décès, qu’il pensait remonter à une heure tout au plus, il affirmait qu’un expert médicolégal devrait effectuer des recoupements entre la température extérieure et celle du corps afin
de la déterminer avec précision. L’examen préliminaire ne lui avait pas permis d’en déceler la cause. Probablement une chute, avait-il observé en parcourant du regard l’immeuble morne et
terne.
Le corps n’avait pas été déplacé. Un expert médicolégal était en chemin. S’il parvenait à
trouver un créneau dans son emploi du temps, il voulait être présent sur la scène de crime afin d’examiner les circonstances du décès en compagnie de la police. Erlendur s’inquiétait à la vue du
nombre grandissant de curieux qui se massaient devant la façade de l’immeuble d’où on pouvait voir le corps, illuminé par les flashs. Les voitures passant au ralenti étaient autant d’yeux qui
buvaient la scène. On installa un petit projecteur qui permettrait d’explorer les lieux avec plus de précision. Erlendur suggéra à un policier de protéger le périmètre des
badauds.
Vues d’en bas, toutes les portes des balcons dont le petit garçon aurait pu tomber semblaient
fermées. Les fenêtres étaient closes. L’immeuble, plutôt imposant, se composait de six étages desservis par quatre cages d’escalier. Il était vétuste. Les rambardes métalliques des balcons
étaient rouillées. La peinture, délavée, s’écaillait çà et là à la surface du ciment. De l’endroit où se tenait Erlendur, on distinguait deux baies vitrées de salle à manger fendues sur toute
leur longueur, donnant chacune sur un appartement. Nul n’avait jugé bon de les remplacer.
– C’est peut-être un crime raciste ? suggéra Sigurdur Oli en regardant le corps de
l’enfant.
– Je crois que nous ne devrions pas formuler d’hypothèses trop précises, répondit
Erlendur.
– Est-ce qu’il aurait tenté d’escalader la façade ? demanda Elinborg en levant les yeux sur
l’immeuble.
– Les mômes font les trucs les plus insensés, convint Sigurdur
Oli.
– En effet, il faut vérifier qu’il n’a pas tenté de grimper au mur, observa
Erlendur.
– D’où vous croyez qu’il vient ? se demanda Sigurdur Oli à voix
haute.
– J’ai l’impression qu’il est d’origine asiatique, répondit
Elinborg.
– Il pourrait être philippin, vietnamien, coréen, japonais, chinois, énuméra Sigurdur
Oli.
– On ne devrait pas tout bonnement dire qu’il est islandais jusqu’à preuve du contraire ?
proposa Erlendur.
Debout dans le froid, ils regardaient en silence la neige fine et poudreuse qui s’accumulait
autour du corps du petit garçon. Erlendur toisa de loin les badauds rassemblés devant l’immeuble, à côté des voitures de police. Puis il enleva son manteau afin d’en recouvrir
l’enfant.
– Ça ne risque pas de compromettre l’enquête ? demanda Elinborg en lançant un regard aux
policiers de la Scientifique. En effet, Erlendur et son équipe auraient dû attendre leur
feu vert avant de s’approcher si près du cadavre au risque de brouiller les indices.
– Je n’en sais rien, répondit
Erlendur.
– Pas très professionnel, lança Sigurdur
Oli.
– Personne n’a signalé la disparition de ce gamin ? demanda Erlendur sans relever l’observation.
Personne n’a cherché à retrouver un garçon qui lui ressemblerait et se serait perdu ?
– J’ai vérifié en route, rien de tel n’a été signalé à la police, répondit
Elinborg.
Erlendur baissa les yeux vers son manteau. Il
grelottait.
– Où est celui qui l’a découvert ?
– Nous lui avons demandé de patienter dans une cage d’escalier, répondit Sigurdur Oli. Il a
attendu que nous arrivions. C’est lui qui nous a appelés avec son téléphone portable. Tous les mômes ont des portables, aujourd’hui. Il nous a dit qu’il a coupé par le terrain entre les
immeubles en rentrant de l’école et que c’est là qu’il est tombé sur le corps.
– Je vais aller l’interroger, répondit Erlendur. Vérifiez si le gamin n’aurait pas laissé une
piste quelconque sur le terrain. S’il a saigné, il a dû laisser des traces derrière lui. Ce n’est peut-être pas une chute.
– Ça ne serait pas plutôt à la Scientifique de s’occuper de ça ? marmonna Sigurdur Oli sans que
ses deux collègues l’entendent.
– En tout cas, je n’ai pas l’impression qu’il ait été agressé ici, observa
Elinborg.
– Et pour l’amour de Dieu, essayez de retrouver sa botte, supplia Erlendur avant de s’en
aller.
– L’adolescent qui l’a trouvé… commença Sigurdur
Oli.
– Oui ? s’enquit Erlendur en se
retournant.
– Il est aussi basa… Sigurdur Oli
hésitait.
– Quoi donc ?
– C’est un jeune d’origine étrangère, corrigea Sigurdur
Oli.
L’adolescent était assis sur une marche dans l’une des cages d’escalier de l’immeuble, aux côtés
d’une policière. Il avait près de lui ses vêtements de sport entortillés dans un sac en plastique jaune. Il lança à Erlendur un regard méfiant. Ils n’avaient pas voulu le mettre au chaud dans
une voiture de police. Cela aurait pu éveiller des soupçons quant à son implication dans le décès du petit garçon, et quelqu’un avait émis l’idée de le faire plutôt patienter dans cette cage
d’escalier.
Le couloir était sale, il y régnait une odeur de crasse mêlée à celles de cigarette et de
cuisine qui filtraient des appartements. Le sol était recouvert d’un lino usé, les murs salis de graffitis qu’Erlendur parvenait difficilement à déchiffrer. Les parents de l’adolescent, encore au
travail, avaient été prévenus. Il avait le teint mat, des cheveux noir corbeau et lisses, encore humides après la douche, et de grandes dents bien blanches. Vêtu d’une épaisse doudoune et d’un
jeans, il tenait un bonnet à la main.
– Quel froid de canard ! commença Erlendur en se frottant les mains pour se
réchauffer.
Le gamin ne lui répondit pas.
Erlendur vint s’asseoir à côté de lui. L’adolescent déclara s’appeler Stefan. Il avait treize
ans. Il habitait depuis toujours dans l’immeuble juste à côté. Il expliqua que sa mère venait des Philippines.
– Tu as dû être très choqué quand tu l’as découvert, observa Erlendur au bout d’un
moment.
– Oui.
– Et tu sais qui c’est ? Tu le connaissais
?
Stefan avait indiqué à la police le nom du petit garçon en précisant qu’il habitait dans l’un
des appartements de cet immeuble, mais dans une autre cage d’escalier. Les policiers avaient tenté de contacter les parents de la victime. Personne n’avait répondu quand ils étaient allés frapper
à la porte. Tout ce que Stefan savait de la famille de l’enfant, c’était que sa mère fabriquait des bonbons et qu’il avait un frère. Il avait affirmé ne pas bien les connaître. Il n’y avait pas
très longtemps qu’ils s’étaient installés là.
– Tout le monde l’appelait Elli, mais son vrai nom, c’était Elias, précisa
Stefan.
– Est-ce qu’il était mort quand tu l’as découvert
?
– Oui, je crois. Je l’ai secoué, mais il n’a pas
bougé.
– Alors, tu nous as appelés ? compléta Erlendur comme s’il lui semblait légitime de réconforter
l’adolescent. Tu as bien fait. Tu as eu parfaitement raison. Qu’est-ce que tu veux dire par “sa mère fabrique des bonbons” ?
– Euh, ben, qu’elle travaille dans une usine où on fait des
bonbons.
– Tu as une idée sur ce qui aurait pu arriver à Elli
?
– Non.
– Est-ce que tu connais certains de ses camarades
?
– Pas très bien.
– Qu’est-ce que tu as fait après l’avoir secoué
?
– Rien, répondit l’adolescent. J’ai seulement téléphoné à la
police.
– Tu connais le numéro de la police ?
– Oui, je suis tout seul à la maison quand je rentre de l’école et ma mère veut pouvoir me
surveiller. Elle…
– Quoi donc ?
– Elle me dit toujours d’appeler immédiatement la police au cas
où…
– Au cas où quoi ?
– Au cas où il se passerait quelque
chose.
– Qu’est-ce que tu crois qu’il est arrivé à Elli
?
– Je ne sais pas.
– Tu es né en Islande ?
– Oui.
– Tu sais si c’est aussi le cas d’Elli
?
L’adolescent, qui avait passé son temps à fixer le lino de l’escalier, leva les yeux vers
Erlendur.
– Oui, répondit-il.
Elinborg fit irruption dans le sas de l’immeuble, séparé de la cage d’escalier par une simple
vitre, et Erlendur vit qu’elle lui avait rapporté son manteau. Il adressa un sourire à l’adolescent en lui disant qu’il reviendrait peut-être plus tard pour discuter un peu plus longuement avec
lui, avant de se lever et de rejoindre Elinborg.
– Tu sais que tu n’as le droit d’interroger des enfants qu’en présence de leurs parents, de leur
tuteur, des services de la Protection de l’enfance ou de tout le saint-frusquin, reprocha-
t-elle d’un ton cassant en lui tendant son vêtement.
– Je n’étais pas en train de l’interroger, je me contentais de lui poser quelques questions,
rétorqua Erlendur en regardant son manteau. Je dois comprendre qu’ils ont emmené le corps ?
– Il est en route pour la morgue. Ce n’était pas une chute. La Scientifique a relevé des
traces.
Erlendur grimaça.
– Le petit est arrivé au pied de l’immeuble par le côté ouest, informa Elinborg. Il y a un
sentier qui devrait être éclairé, mais un habitant du quartier nous a signalé que l’ampoule de l’un des lampadaires était constamment cassée. L’enfant est entré sur le terrain en passant
par-dessus une clôture sur laquelle on a trouvé des traces de sang. C’est là qu’il a perdu sa botte, probablement en l’enjambant.
Elinborg inspira profondément.
– Il a été poignardé, poursuivit-elle. Il est probablement mort après avoir reçu un coup de
couteau dans le ventre. En enlevant le corps, on a découvert une mare de sang qui a gelé instantanément.
Elinborg s’accorda une pause.
– Il rentrait chez lui, reprit-elle.
– Est-on en mesure de remonter la piste jusqu’au lieu de l’agression
?
– Nous sommes en train.
– Avez-vous contacté ses parents ?
– Sa mère est en route. Elle s’appelle Sunee. Nous ne lui avons pas dit ce qui s’est passé. Ça
promet d’être affreux.
– Tu restes avec elle, répondit Erlendur. Et le père
?
– Je ne sais pas, il y a trois noms sur la sonnette. L’un d’entre eux est quelque chose comme
Niran.
– J’ai cru comprendre qu’il avait un frère, observa
Erlendur.
Il ouvrit la porte, puis ils sortirent tous les deux affronter le vent du nord. Elinborg
attendit la mère afin de l’accompagner à la morgue. Un policier escorta Stefan à son domicile où serait enregistrée sa déposition. Erlendur retourna sur le terrain au pied de l’immeuble. Il
remit son manteau. Le sol était noir à l’endroit où le petit garçon avait été retrouvé.
Tombé je suis à
terre*.
Un vieux quatrain revint à la mémoire d’Erlendur alors qu’il se tenait immobile, profondément
plongé dans ses pensées. Il leva les yeux sur l’immeuble terne avant de traverser prudemment l’épaisse carapace de verglas qui le séparait de l’aire de jeux et d’aller poser sa main sur l’acier
glacé du toboggan. Il sentit le froid mordant remonter le long de son bras.
Tombé je suis à
terre,
Transi et à
jamais…