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"Novembre 2008" Salon de Thé d’Est en Ouest” - Fécamp

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On progresse d’Alain Bertrand

Edition Le Dilettante

4ème de couverture

Au nom du confort, du progrès et du bonheur, on invente tout un tas d’objets. Or, à regarder vivre nos contemporains, on n s’aperçoit que sous prétxte de nous faciliter la vie, ils nous la compliquent singulièrement. Ce livre n’est ni un pamphlet ni un sermon. Il s’agit de prendre les moeurs d’aujourd’hui dans le filet du style, afin d’en jouer sur le mode de la drôlerie cruelle ou de la cruauté drôle. C’est ce regard, qui n’exclut pas une certaine tendresse, qu’Alain Bertrand tente de poser, dans l’héritage de Vialatte ou de Blondin. Et sans que soit reniée la part d’autodérision qui sied à tout écrivain, surtout originaire de Belgique. ( disponible à la Bibliothèque de Senneville-sur-Fécamp)

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En savoir plus :http://www.ledilettante.com/fiche-livre.asp?Clef=1019

 

 

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‘‘Colette’’

La Renaissance du Livre - Beaux livres littéraires

De l’enfance en Bourgogne à la femme mûre ou veillissante (L’Étoile Vesper et Le Fanal bleu), ce florilège nous entraîne parmi les extraits de Claudine à l’école, Le Blé en herbe, Les Vrilles de la vigne, La Retraite sentimentale, Chats, La Naissance du jour, etc. On y retrouvera les thèmes chers à Colette : la campagne et sa flore, ses chats et ses chiens dans leurs tours pendables, sa passion pour le mime, ses déboires sentimentaux, son besoin vital d’écrire, sa paresse et sa gourmandise aussi, et ceux qui firent sa vie et son œuvre : sa mère, Sido, son père le poète, Willy, mais aussi sa fille, la baronne de Jouvenel, etc. Une œuvre en prose chargée de tendresse et de poésie, accompagnée tout en douceur et en humour par les aquarelles de Gabriel Lefebvre.

Texte : Colette

Illustrations : Gabriel Lefebvre

Gabriel Lefebvre est illustrateur de livres pour la jeunesse. Il dessine des affiches pour le théâtre, le cinéma, la danse. Il a exposé son travail en Belgique, France, Sénégal, Vietnam, Canada. Il a réalisé de nombreux ouvrages chez divers éditeurs (La Martinière, Casterman, Milan, Hachette). Pour la collection “Littérature illustrée”, à la Renaissance du Livre, il accompagne de dessins à l’aquarelle, à l’encre de chine ou de collage les grands auteurs de la littérature : Arthur Rimbaud, Jean de La Fontaine, Jacques Brel, Khalil Gibran.

Parution Belgique: 20/05/2004

 

 

 

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” Le Dit de Tianyi “
de François Cheng

L’histoire du peintre Tianyi est présentée comme la confession d’un homme proche de la mort vivant dans un hospice en Chine. Le récit de Tianyi s’ouvre sur une drôle d’histoire d’âmes errantes, il est un enfant de cinq ans dans les années trente. Très jeune il se place sous le signe de l’errance et il s’initie, se consacre à la beauté. Sa quête esthétique l’amène à découvrir la culture occidentale en même temps que la tradition picturale chinoise. Son exil et ses voyages renforcent cette quête éperdue de beauté. La vie de Tianyi se déroule sur un demi-siècle d’histoire chinoise. En arrière plan défilent la guerre sino-japonaise, les soubresauts révolutionnaires, Paris dans les années 50 où le jeune exilé fait la découverte d’une ville cruelle et pleine de préjugés, la révolution culturelle au moment du retour en Chine pour retrouver l’amante Yumei et l’ami Haolang, le régime de Mao, les camps de travail.
François Cheng a reçu pour ce livre le prix Femina en novembre 1998.

Extraits :

” Rien qu’à me le demander, je ressens combien nous sommes différents, combien aussi nous sommes complémentaires. Haolang aura toujours été cet être qui s’arrache à la terre la plus charnelle, qui va droit de l’avant ou qui s’efforce de s’élever vers l’air libre des hauteurs coûte que coûte, vaille que vaille, fût-ce au prix d’atroces blessures infligées à lui-même et aux autres. Tandis que moi, j’aurai été cet être qui vient d’ailleurs et qui sera perpétuellement choqué par ce qu’offre cette terre. Si en dépit de tout je garde intacte en moi cette capacité d’étonnement et d’émerveillement, c’est que sans cesse je suis porté par les échos d’une très lointaine nostalgie dont j’ignore l’origine. Cette voix prenante qui à présent nous enveloppe tous deux ne peut provenir, bien entendu, que de Yumei, elle qui nous avait totalement aimés l’un et l’autre et qui avait reconnu justement cette différence et cette complémentarité dont elle n’avait pu se passer. “

“Au sortir de la famine, Haolang et moi, pareils à tant d’autres, nous nous découvrons vieillis mais vivants. La trop longue faim a miné les organes ; le trop long froid a glacé la moelle et érodé les os. La peau, pendante et flasque, a noirci. Et pas un mouvement de notre corps qui n’avive les douleurs accumulées. Pas un mouvement de notre corps, cependant, qui n’aspire au fou désir d’être à nouveau. Nous sommes devenus des demi-sauvages, à l’image de cette terre à laquelle nous demeurons fatalement liés. Nous ne nous imaginons plus vivant dans une autre région soumise à l’emprise d’une dictature plus forte encore. Cloués sur ce sol du Grand Nord, sans attache ailleurs, ne finissons-nous pas, mentalement par consentir à cet espace dont la dureté minérale devient, à nos yeux l’emblème de la grandeur et de la pureté ? Les dirigeants des camps, éprouvés eux-mêmes, ne se hasardent pas à revenir à la discipline de fer d’avant la famine. Notre camp porte maintenant le nom anodin de « ferme collective ». Nous partageons une chambre. La porcherie est incorporée à une structure d’ensemble. Nous n’avons plus à nous occuper, à part la participation ponctuelle à des travaux collectifs, que des potagers… et toujours, hélas ! des latrines, certes passablement améliorées. Notre indépendance est à ce prix. En dehors du travail obligatoire, chacun, disposant d’un temps à lui, peut exercer une activité jugée « correcte ». Non loin des camps et autour des bourgs, des villages commencent à se former, habités par des familles d’anciens militaires et d’artisans et par de nouveaux venus dans la région. Celle-ci ayant été fertilisée par la sueur et le sang des pionniers est devenue plus exploitable, en dépit de son climat hostile.

 

 

 

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‘‘Petite plume’’ d’Eran Kroband

 

 

Roman à facettes multiples et déroutantes, Petite Plume débute au XIXe par une bataille qui fait rage entre des Indiens et des émigrés écossais. Suite à un malencontreux éboulement de neige, les combattants vont se retrouver coincés et marris. Coupés à jamais du reste du monde, Indiens et Écossais vont apprendre à vivre ensemble dans une belle harmonie et donner naissance à des rejetons merveilleux, comme Petite Plume, à la fois doté d’un corps souple et agile et d’un nez retroussé parsemé de tâches de rousseurs. Un jour, un idiot d’aviateur portant dans son appareil une bombe atomique se retrouve pris dans une tempête de neige. Il se débarrasse de sa bombe en rase campagne, éliminant sans le savoir de la carte la ville de Loneville, restée inconnue de tous, ainsi que tous ses habitants. Réchappé miraculeux de ce désastre, Petite Plume – âgé de dix ans –, contraint de s’aventurer pour la première fois hors de sa ville, est bientôt recueilli par un capitaine puis adopté par le shérif d’une bourgade qui se prend d’affection pour ce drôle de petit homme.

Voici un roman qui se lit d’une traite, comme un délicieux récit caustique sur les mœurs et les travers des sociétés modernes, doublé d’une méditation profonde sur le modèle utopiste d’une cité idéale. En ce sens, ce petit roman rentre dignement dans la grande lignée des fables utopistes, au même titre que Atlantide, de Pierre Benoît, ou que Le Baron perché, d’Italo Calvino. Petite Plume est enfin une invitation à percevoir le monde sous un autre angle, plus joyeux et plus romanesque. Comme le dit l’auteur dans sa “note d’un rêveur” : “ce ne sont pas les miracles qui nous échappent, mais nous qui leur échappons !” –Denis Gombert –Ce texte fait référence à l’édition Broché .

Extraits :

« C’est parce que j’écoute le monde. J’écoute les arbres, le vent, le ciel, et puis le ruisseau et le silence. C’est très important d’écouter le silence, parce que ce n’est que dans le silence qu’on peut trouver la vérité et comprendre ce que le monde nous dit. Les mots ne sont qu’un bruit de fond. Si on veut vraiment écouter, il faut le faire avec ses yeux et avec son cœur, pas avec ses oreilles. Les oreilles sont utiles pour chasser, elles ne servent à rien parmi les hommes. »

 

 

 

 

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Morts en mer d’André Dubus -Acte Sud

Textes anglais ou américains
Traduit de l’ américain par Christine Le Bœuf

En quatre lettres adressées à sa femme depuis un porte-avions croisant dans la mer du Japon, un jeune lieutenant cajun raconte l’arrivée d’un officier noir de son âge qui partage désormais sa cabine, l’amitié ombrageuse qui advient entre ces deux sudistes, leurs soirées dans les bars aux escales, leurs conversations sur l’amour, les dangers qu’ils affrontent, le paternalisme méprisant de certains officiers, la mort d’un petit Blanc à la suite d’une bagarre avec un marin noir… Autant de circonstances dont la relation, teintée d’une irrésistible tendresse, révèle une fois encore cette aptitude à saisir les moments les plus secrets de la pensée et de la conduite, qui vaut à André Dubus de s’imposer aujourd’hui parmi les écrivains américains du premier rang.

EXTRAITS :

 

Le 2 juillet 1961

En mer.



 Bonjour, Camille…

 

Nous avons fui le Sud, je suppose. Je n’en suis toujours pas certain. Peut-être le moment était-il simplement venu pour nous de partir, de nous retrouver ensemble loin de Lafayette, où tant de gens nous connaissaient depuis le berceau. Nous avons discuté de ça pendant quatre ans, alors pourquoi en reparler ? A cause de Willie Brooks.

Et je pense à toi, seule dans ta maison préfabriquée à Alameda, Californie, avec les autres femmes d’officiers, et pas une Noire parmi vous. Et moi je me trouve sur un porte-avions dans le Pacifique ouest, et les stewards philippins sont les Nègres de la marine. Ils font la cuisine et le service dans le carré des officiers, et le ménage dans nos cabines ; c’est une condition que, grâce au ciel, ni toi ni moi n’avons jamais connue dans nos familles : celle des gens aisés qui faisaient tout faire chez eux par des Nègres. Maintenant, au bout d’un mois à bord du Ranger, je pense que mon compte est juste : il y a trois officiers noirs. Sur un effectif de trois mille cinq cents hommes, et je ne sais combien encore dans le groupe des aviateurs. Ah, je t’imagine lisant ceci, tu dis : Minute. Et tu as raison. Je t’ai raconté, en effet, qu’ils n’étaient que deux, et faisaient tous deux partie des aviateurs, pas de l’équipage ; l’un est chirurgien et l’autre chargé des relations humaines. Pas de pilote noir. Mais à présent nous avons, nous aussi, notre enseigne de vaisseau. Il est dans les relations publiques. (Il souhaite travailler à la radio ou à la télévision quand il sera démobilisé.) Il vient de Philadelphie. Il s’appelle Wilson Jason Brooks. Et, Camille, il est mon compagnon de chambre.

Le destin ? Dieu ? Bill a été transféré sur un destroyer. Une couchette s’est donc trouvée libre dans ma cabine. Alors Willie est arrivé à bord. Ainsi ma fuite loin du Sud, si c’en était une, m’a bel et bien entraîné plus loin encore que je ne l’avais prévu. J’ai cru d’abord, lorsqu’il a frappé à la porte et qu’en lui ouvrant j’ai vu son visage noir, hésitant mais souriant, que j’étais revenu à la case départ. Mais très vite, dès que je lui ai montré son bureau à côté du mien et fait remarquer que nous avions notre propre lavabo, avec un miroir et une prise pour le rasoir – il le voyait bien, naturellement, mais je parlais, je parlais, je parlais, plein de timidité, d’excitation et, oui : de peur –, et dès que je lui ai dit que je dormais dans la couchette supérieure, mais que ça m’était égal et qu’il pouvait choisir celle qui lui paraissait la plus confortable, j’ai su que je n’étais revenu nulle part. Parce que j’étais maintenant aussi loin du Sud que je pouvais l’imaginer : j’avais un Nègre pour compagnon de chambre. Et puis j’ai su aussi qu’il serait mon ami, quand il a répondu :

— Je prends celle du bas. Tu risques d’avoir assez de problèmes sans renoncer à ton lit.

— Des problèmes ?

— Tu n’as pas attrapé cet accent dans le New Jersey.

— Je suis catholique, ai-je dit.

Il m’a regardé comme si j’avais annoncé je suis marié, ou je mesure un mètre quatre-vingts, ou j’ai vingt-six ans. Puis il a ri, un rire bref, mais pas forcé : ça venait du cœur, et il souriait.

— C’est pour ça que tu m’as proposé ton lit ? Ordre du pape ?

— Je voulais dire que je viens du sud de la Louisiane. Cajuns et créoles. Des catholiques français. Je croyais que je parlais comme eux.

— Eh bien, à t’entendre, on ne te prendrait pas pour un cracker. Mais il y a une trace d’accent, Gerry. Sans doute quelques méchants baptistes qui traînaient dans ton coin.

— On se serre la main ? ai-je demandé. Ou on reste plantés là à essayer de deviner à quel point ça pourrait être moche ?

Il m’a tendu la main, une grande main, et nous nous les sommes serrées, en hommes. Jamais de poignée de main molle comme un poisson mort, me disait ma mère. Pourquoi elle, et non papa ?

— C’est une première ?

— Non pas. Collège intégré, les trois dernières années. Et en été j’ai travaillé sur un chantier avec des Noirs. Et il y avait un type quand j’étais petit. Leonard. Il tondait la pelouse une fois par semaine. Je l’aimais bien. Et il y avait des méchants baptistes dans le coin. Des méchants catholiques aussi.

— Du calme, vieux. Ça va aller. Moi aussi je suis mort de trouille.

— Tu as eu des problèmes ?

— Qui, moi ?

Pour toi, à la lecture de ma lettre, ceci doit ressembler à une confrontation plutôt qu’à une rencontre. Mais ce n’était pas le cas. Tu vois – c’est toi qui m’as dit que mon visage exprime toujours ce que je pense –, il savait ce que je ressentais. Il le voyait ; en sentait presque l’odeur, m’a-t-il dit plus tard. Il m’a dit qu’il y avait de la culpabilité jusque dans l’air de la cabine, et qu’il lisait dans mes yeux que je ne l’avais pas méritée, mais que j’avais simplement grandi avec. Plus tard encore, dans un bar de Yokosuka, il a ajouté que je lui avais rappelé un homme qui, pour avoir un jour essayé de s’opposer à un lynchage, s’était fait tabasser, mais pas tuer, juste parce qu’il était blanc et que les types avaient déjà un Nègre à pendre : je m’en voulais, et ne pouvais m’empêcher de m’en vouloir, d’avoir lancé des pierres dans un champ de blé sans briser une seule tige.

Nous étions en mer quand Willie est arrivé. Un avion l’a amené à bord, et nous sommes restés au large encore une semaine avant d’aller à Yokosuka. Pendant la journée, sauf le samedi après-midi et le dimanche, nous ne nous sommes guère vus. On se réveillait ensemble. A l’appel de son réveil, désormais, parce qu’il sonne plus doux que le mien. C’est presque une métaphore, n’est-ce pas ? Car… Oh, Dieu, Camille ; foutue distance, foutues lettres. J’ai envie de te tenir dans mes bras, que tu m’entendes, que tu me touches pendant que je te raconte ceci : je lui ai parlé de tout, de toi, et de moi, et de nous deux avec Emmett Till, et du soir, dans ce bar, où j’ai mis mon couteau sur la gorge de ce stupide imbécile. Ça lui a fait plaisir, à Willie. Je veux dire, il était ému. Mais il l’a vite caché en disant :

— Un couteau ! Je pensais que seuls les miens avaient des couteaux.

Et ça m’a soulagé. Car il y avait trop d’émotion entre nous ce soir-là, le quatrième ou le cinquième, dans notre cabine. Ou trop d’émotion de ma part, tandis que j’évoquais notre chagrin et notre colère de témoins, que j’en parlais à une victime, mais sans culpabilité, comme s’il s’était agi d’une maladie à laquelle il aurait survécu, et que je lui racontais comment d’autres en avaient souffert et étaient morts, et comment je n’avais rien pu faire pour eux que regarder. C’est bien ça : nous aurions pu être en train de discuter de l’épidémie de grippe de 1918. Nous étions assis sur nos sièges de bureau, tournés de manière à nous faire face. Alors il a dit :

— Je suis content que tu ne l’aies pas tué.

Il a posé la main sur la mienne, sur mon bureau. Puis il a soulevé ma main et l’a retournée, ma paume contre la sienne, et serrée.

— Ces bons vieux dix pour cent, a-t-il dit.

— Quoi ?

— Les gens comme toi. Quand seront-ils quatre-vingt-dix ? Et quatre-vingt-dix comme moi, tant qu’à faire. Nous n’avions pas le sou, mais mes parents nous ont payé le collège. Je suis officier de marine. Tu ne peux pas savoir ce que ça représente pour eux. Ils n’auront jamais besoin de retapisser. Pas dans mon ancienne chambre, en tout cas. Sauf s’ils décrochent toutes ces photos de leur gars Willie. En kaki. En bleu. En blanc. C’est ça qui est drôle.

— Je comprends.

— Je sais que tu comprends.

— Mais pas les dix pour cent comme toi.

— Ça c’était par amertume. Contre ceux qui nous maintiennent en bas on se prend parfois d’une telle colère qu’on en veut à ceux des nôtres qui n’essaient pas de s’élever. Non. Pas dix pour cent. Nous ne sommes pas les Indiens. Ils nous ont laissé la vie.

Nous nous éveillons ensemble et nous rasons chacun à notre tour. Il est grand et fort et, non, je ne l’ai pas encore vu nu, donc oublie pour quelque temps ce mythe. Ma dévote catholique, ma concupiscente épouse cajun. Nous prenons le petit déjeuner au mess. Puis je monte à l’artillerie et lui au bureau des relations publiques, et nous nous retrouvons pour déjeuner. J’ai suggéré ceci les premiers jours, comme je l’aurais fait pour n’importe quel nouveau compagnon de chambre, et à midi nous nous attendons dans le couloir, devant le carré.

Le deuxième ou le troisième jour, pendant que je l’attendais, je me suis rendu compte que mon exaltation n’était pas seulement due au fait d’avoir enfin une chance de faire pour les Noirs autre chose que prier ; j’avais l’impression que la rédemption était à ma portée, puisque je pouvais enfin exprimer mes sentiments, et l’histoire de mes sentiments, à un Noir tout proche. Aussi proche que son corps l’est du mien. Rien qu’avec un sourire, un salut, un repas partagé. Après le travail, vers quatre heures et demie, nous redescendons dans la cabine pour bavarder ou lire, puis nous allons dîner à six heures. Depuis le départ de Bill, c’est moi le plus ancien des enseignes de vaisseau dans le carré des officiers subalternes ; après les quatre sonneries, c’est donc à moi qu’incombe la bénédiction du repas. Je récite la seule que je connaisse, la catholique, et Willie, assis à ma gauche ou à ma droite – je préside la table centrale –, dit qu’il aime ça, qu’il apprécie la brièveté de la prière. Et qu’en la récitant j’ai l’air d’un vieil enfant de chœur.




Le 26 juillet 1961

En mer.

 

… Et après huit jours de ce régime, dont deux passés à bord, sans boire, parce que j’étais de garde, je crois que j’ai encore la gueule de bois. C’est étrange l’effet que ça fait, d’être en mer. Même si on reste quinze jours au large, il m’arrive de penser de temps en temps à une bière. Mais je n’en ai pas besoin. Et puis on touche au port et je deviens fou, je bois comme si je me préparais à hiverner. Ces merveilleuses bières japonaises : l’Asahi, la Kirin. Du saké. Ou bien Willie et moi achetons à la base pour un dollar vingt-cinq de Gordon’s Gin que nous apportons dans un bar pour le boire avec ce qu’on nous y sert. Je t’écris ça chaque fois que je vais en mer, je ne peux pas m’en empêcher : comme le besoin de gnôle, ma solitude est pire quand nous sommes au port. Bien sûr, dans tous les bars, il y a des entraîneuses japonaises, mais ce ne sont pas leurs visages, leurs corps, leurs kimonos ni leurs obis, si ravissants soient-ils, qui rendent ma solitude si profonde qu’elle devient un tourment. Ce sont leurs voix, qu’elles parlent un anglais hésitant et comique, ou qu’elles bavardent (ou semblent bavarder) en vagues rapides, montantes et descendantes – des vagues qui chanteraient comme des oiseaux. Je lis le français, l’espagnol et le latin, et je peux même soutenir une conversation, lentement, dans ces trois langues, mais maintenant encore, à mon troisième voyage dans le Pacifique, je n’arrive pas à distinguer les syllabes japonaises, à détecter la fin d’une phrase ni le début d’une autre. Mais ce sont leurs voix. Et, comme je te l’ai dit lors de ma première affectation ici, je ne ressens pas de désir. Le désir serait plus facile à satisfaire. Ma main. Et je ne m’en confesse plus ; je ne peux pas croire que Dieu se préoccupe de la semence gaspillée des marins. Je ne dis pas ceci par plaisanterie. Non, pas le désir, la solitude. Et aucune main ne peut la soulager ; et pas davantage le corps d’une autre femme. Je voudrais être à la maison, et je me demande si je vais vraiment pouvoir rester vingt ou vingt-cinq ans dans la marine. Mais quel autre moyen de travailler sur la mer ? Il doit y avoir une solution. S’il n’y en a pas, je risque fort de renoncer à naviguer ; peut-être pourrais-je au moins enseigner l’histoire près d’une côte. Je serai bientôt lieutenant.

Je pense que la raison pour laquelle la gnôle et la solitude me font, paradoxalement, moins problème en mer qu’au port, c’est que je change quand je m’embarque, quand je sais que nous partons pour une semaine, dix jours, deux semaines. Un peu comme si je prononçais des vœux mineurs, comme la retraite des grands à l’école, ces trois jours pendant lesquels on ne pouvait pas parler, sauf pour prier et se confesser. Ensuite on rentre au port et la plupart d’entre nous boivent trop et de nombreux maris sont infidèles, et peut-être leurs épouses et d’autres épouses le sont-elles aussi à Alameda, et je ne vois pas comment on pourrait le leur reprocher. Willie est marié, il a un fils d’un an, et nous avons adopté, lui et moi, la conduite qui a toujours été la mienne et celle de mes amis mariés (et fidèles) : nous ne buvons pas avec les femmes. L’épouse de Willie s’appelle Louisa, elle est encore à San Diego, son dernier port avant le Ranger, et elle ne s’installera pas à Alameda avant notre retour, en janvier. J’aimerais bien qu’elle déménage maintenant. Pour que tu puisses faire sa connaissance. Leur fils s’appelle Jimmy.

A Yokosuka, Willie m’a rendu la solitude moins pénible. Pas à la manière de mes autres amis, qui la partagent, et parlent de leurs femmes et de leurs enfants. (Quand aurons-nous un enfant ? De tous ceux que nous connaissons, nous sommes les seuls catholiques pratiquants qui ne font même pas attention aux cycles et sont encore sans enfants, alors que les autres ont un bébé chaque année et se désespèrent et se rapprochent du moment où ils quitteront l’Eglise. Tout est mystérieux. Peut-être est-ce pour cela que j’aime la mer.) Non, Willie atténuait ma solitude parce qu’il est un Nègre et que la faveur qu’il m’accordait, en buvant et en bavardant avec moi, constituait une compensation à mon enfance, durant laquelle j’en étais réduit à observer et à écouter. Une compensation aussi à nos trois dernières années de collège quand, l’intégration enfin réalisée, il nous restait trop d’Histoire à surmonter, à nous et aux étudiants noirs ; elle nous accablait, et nous marchions avec précaution à la surface, dans les salles et les jardins du campus, en échangeant des propos courtois, des signes de tête et des sourires. Les Japonaises ont envie de Willie : elles sont enfantines, joyeuses et timides avec lui ; et certaines veulent appuyer leurs petites paumes contre les siennes. Il les laisse faire, et les prévient avec courtoisie qu’il est marié, qu’il est un papa-san et pas un papillon. Dommage, répliquent-elles, et elles lui disent leurs noms. Peut-être tu changes d’avis la prochaine fois que Lanegah vient à Yokosuka. Alors nous buvons, Willie et moi. 

 

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Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part  d’Anna Gavalda / Editions du Dilettante en 1999 ( existe également en poche )

 

Ce recueil de douze nouvelles nous propose des portraits de femmes et d’hommes pleins d’espoirs futiles, ou de désespoir grave. Ils ne sont pas héroïques, simplement humains.  Ils ne cherchent pas à changer le monde. Quoi qu’il leur arrive, ils n’ont rien à prouver. On les croise tous les jours sans leur prêter attention, sans se rendre compte de la charge d’émotion qu’ils transportent et que révèle tout à coup la plume si juste d’Anna Gavalda. En pointant sur eux ce projecteur, elle éclaire par ricochet nos propres existences.


Extrait :
http://www.ledilettante.com/fiche-livre.asp?Clef=850

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Anna Karénine, Tolstoï

Anna n’est pas qu’une femme, qu’un splendide spécimen du sexe féminin, c’est une femme dotée d’un sens moral entier, tout d’un bloc, prédominant : tout ce qui fait partie de sa personne est important, a une intensité dramatique, et cela s’applique aussi bien à son amour.
Elle n’est pas, comme Emma Bovary, une rêveuse de province, une femme désenchantée qui court en rasant des murs croulants vers les lits d’amants interchangeables. Anna donne à Vronski toute sa vie.
Elle part vivre avec lui d’abord en Italie, puis dans les terres de la Russie centrale, bien que cette liaison « notoire » la stigmatise, aux yeux du monde immoral dans lequel elle évolue, comme une femme immorale. Anna scandalise la société hypocrite moins par sa liaison amoureuse que par son mépris affiché des conventions sociales.
Avec Anna Karénine, Tolstoï atteint le comble de la perfection créative.
Vladimir Nabokov.
 

 

9782234059467

Le monde sans les enfants, Philippe claudel

Editions Stock, 2006 
Les enfants aujourd’hui ne s’en laissent pas conter, mais ce sont néanmoins des enfants, avec leurs angoisses, leur naïveté, leurs interrogations, leurs espoirs. Ces histoires, souvent cocasses et drôles, leur ouvrent une fenêtre poétique et parfois philosophique sur le monde. Au fil des pages, on croise des fées maladroites, des balayeuses de soucis, des chasseurs de cauchemars, des fillettes qui inventent des vaccins pour rendre les gens heureux, et d’autres personnages pleins de tendresse. Toujours avec pudeur et émotion, Philippe Claudel aborde, grâce à eux, des sujets graves ou tabous, comme la maltraitance, la maladie, la guerre, la mort, la différence, mais aussi tout simplement ces petites peurs ou ces complexes que l’on doit vaincre pour devenir grand. Ces histoires à partager en famille sont une invitation au dialogue, au débat avec les adultes…

 

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La Famille Karnovski d’Israël Joshua Singer
Traduit du yiddish par Monique Charbonnel

 Présentation de l’éditeur
Dans la grande tradition du roman familial, La Famille Karnovski retrace le destin de trois générations d’une même famille juive après qu’au début du siècle dernier l’aïeul, David Karnovski, las des traditions, décide de s’émanciper en quittant son shtetl de Grande Pologne pour rejoindre la société juive assimilée de Berlin. Adepte de Mendelssohn et de ses idéaux, il cherche à inculquer à son fils Georg Moïse les valeurs de la haskala : ” juif parmi les Juifs et allemand parmi les Allemands “. D’année en année, les Karnovski s’ancrent un peu plus dans la culture de leur pays d’élection. Et pourtant, chaque épisode de la vie de cette famille questionne sa place dans leur société d’adoption. Alors que la peur et les humiliations s’installent, qu’adviendra-t-il de Jegor, le petit-fils né dans l’Allemagne nazie d’un père juif et d’une mère aryenne ? Publié en 1943 alors que les nazis massacrent les communautés juives en Europe, le roman de Singer, inédit en français, est hanté par cette tragique conjoncture et par la volonté, qui traverse son œuvre tout entière, de démêler le complexe destin de son peuple.

 

Biographie de l’auteur
Israël Joshua Singer (1893-1944), frère aîné du prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer, est longtemps resté ignoré du grand public en France, malgré son succès outre-Atlantique : on redécouvre aujourd’hui son œuvre à la modernité inégalable. Denoël a publié en 2005 ses deux principaux romans, Yoshe le fou et Les Frères Ashkenazi puis, l’année suivante, son récit autobiographique, D’un monde qui n’est plus.

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