Nuala O’Faolain s’empare du destin d’une jeune Irlandaise pauvre qui, en 1890, s’est enfuie de chez elle pour devenir une criminelle célèbre en Amérique sous le
nom de « Chicago May ».
L’amour, le crime et un destin exceptionnel de femme au tournant du XXe siècle : tous les ingrédients du romanesque sont réunis. Tour à tour braqueuse, prostituée, arnaqueuse, voleuse et
danseuse de revue musicale, May avait une beauté magnétique qui tournait la tête des hommes. Ses aventures la conduisirent du Nebraska – où elle côtoya les frères Dalton – à Philadelphie, où
elle mourut en 1929, en passant par Chicago, New York, Le Caire, Londres et Paris, où elle fut jugée pour le braquage de l’agence American Express. Elle vécut sur un grand pied, fit de la
prison, et écrivit même, dans le genre convenu des mémoires de criminels, l’aventure de sa vie.
Partant de ce matériau, Nuala O’Faolain mène une enquête trépidante, tentant de saisir les motivations de cette énigmatique sœur d’Irlande, elle aussi exilée aux Etats-Unis. Car cette héroïne
romanesque et sentimentale a payé au prix fort l’indépendance qu’elle a conquise contre les normes sociales. Ici l’écrivain nourrit de sa propre expérience une émouvante réflexion sur la quête
d’une femme qui a décidé de sortir des sentiers battus, choisissant l’aventure et assumant la solitude.
EXTRAITS
PROLOGUE
J’étais dans l’ouest de l’Irlande lorsque j’entendis parler d’une Irlandaise qui s’était enfuie de chez elle vers la fin du XIXe siècle et était devenue une
criminelle célèbre en Amérique sous le nom de « Chicago May ». On me raconta qu’un livre sur elle, écrit par un historien de sa région, s’appuyait sur le récit de sa vie que May publia dans les
années 1920. Je savais que, avant mon époque, il existait très peu d’autobiographies écrites par des Irlandaises, et encore moins si elles n’étaient ni saintes ni patriotes ni littéraires. Il
me suffit donc d’entendre parler du livre de May pour vouloir le lire. Apparemment, aucune bibliothèque, dans son pays natal, n’avait jamais entendu parler d’elle, car aucune ne possédait un
exemplaire de son livre. J’allai sur Internet et trouvai à la bibliothèque de Manhattan sur la Cinquième Avenue ce titre qui me fit frissonner : Chicago May. Son histoire. Un document humain
par « la reine des criminelles », par May Churchill Sharpe, 1928. Manhattan, cependant, était à cinq mille kilomètres. Le livre dû à l’historien local, en revanche, se trouvait dans la
bibliothèque principale du comté de Longford dont May était originaire. Un matin de la fin de l’été, peu après avoir entendu parler d’elle pour la première fois, je me préparai donc, dans les
sifflements aériens et les criaillements amicaux et assourdissants de corbeaux perchés sur les lignes électriques autour de mon cottage, à traverser la moitié de l’Irlande en voiture pour le
lire. Un merle becquetait l’herbe qui avait été tondue la veille au soir et dont les brins gisaient tels des cheveux, lissés par le poids de la rosée. Cela me rappela le poète Keats qui, en
regardant les oiseaux picorer, disait qu’il fallait être capable de rester dans l’incertitude « sans chercher à tout prix le comment et le pourquoi » , en d’autres termes, qu’il n’était pas
urgent de découvrir quel but on poursuivait. Mais je n’avais même jamais éprouvé le besoin d’avoir un but. C’était presque d’instinct que je partais sur les traces de May. Lorsque j’étais
productrice pour la télévision irlandaise, j’ai réalisé une série intitulée Plain Tales dans laquelle des femmes âgées regardaient la caméra et racontaient l’histoire de leur vie, sans
interruption. Au montage, on avait inséré leurs propres instantanés naïfs, des petites photos passées de gros bébés et de filles en manteaux démodés qui gambadaient bras dessus, bras dessous
dans les rues floues. Je les avais persuadées de parler en partie pour moi-même, qui ne m’étais jamais sentie inscrite dans une communauté féminine par ma mère solitaire, et en partie pour ces
millions de femmes entassées dans les cimetières, qui auraient aussi bien pu n’être pas nées tant on en sait peu d’elles. Des millions d’hommes meurent inconnus eux aussi, mais ils ont eu, au
moins une fois, un auditoire dans une taverne ou bien sur la place d’un marché. Ce qu’ils étaient avait une certaine importance pour le monde….
Chapître I
D’EDENMORE AU NOUVEAU MONDE
"Des millions de jeunes filles impertinentes, intelligentes
ou non, affrontent chaque jour leur destin, et
qu’est-ce que leur destin peut être, tout au plus, que
nous devions faire tant de bruit à ce sujet ?
Henry James, préface à Portrait de femme."
Imaginez une jeune femme en fuite. Ici, où les pentes des petites collines d’Edenmore sont bigarrées par des champs soyeux pas plus grands que des jardins et où, sur les lacs cachés en leur
milieu, le soir - et elle n’aurait pas pris la fuite avant la tombée de la nuit, des poules d’eau glissent en silence sur l’eau claire jusqu’à leur nid dans les roseaux. La maison où May naquit
ne se trouvait sur aucune route. Mais, une fois en lieu sûr, elle pouvait prendre un chemin bordé de haies si chargées d’humidité que, même au printemps, leurs branches empêchent la lumière de
pénétrer. Personne, à moins de se planter devant elle pour lui barrer le passage, n’aurait pu apercevoir sur le chemin plus que la pâleur d’un visage et le brillant d’une chevelure auburn au
moment où son châle glissa en arrière. Et le dernier éclat de lumière accrochant les doigts blancs aux ongles sales, évidemment qui serraient fortement le châle sous son menton. Mais les gens
auraient entendu le martèlement régulier de ses bottillons tandis qu’elle courait vers eux et puis son halètement en partie dû à la peur, en partie à l’allégresse et le bruit du lourd balluchon
frappant contre sa jupe. May était forte. Elle avait l’habitude d’effectuer de longs trajets pieds nus pour se rendre aux foires et en ville. Les kilomètres jusqu’à la petite gare où son père
ne penserait pas à la chercher ne constituaient pas un problème pour elle. Pourtant elle ne devait pas être une coureuse rapide. Les canons de beautéde cette période, c’était en 1890, étaient
féminins, et elle disait elle-même qu’elle était bien en chair. Elle était grande pour l’époque, et un homme, qui n’avait aucune raison de la flatter, affirma qu’elle était parfaitement
proportionnée, ce qui signifie que ses hanches étaient aussi rondes que ses seins. Mais son visage contredisait son corps. Le goût d’alors allait aux femmes aux visages enfantins, et May
remplissait totalement cet idéal le même homme décrivit son « teint délicat de rose et de crème, ses grands yeux bleus ombrés de longs cils et sa bouche dont la lèvre supérieure formait un arc
parfait ». Nous ne correspondons pas, de nos jours, à ce genre de description délicieuse, même si l’apparence de l’innocence produit toujours un effet très puissant. Cependant, la courbe
harmonieuse d’une bouche ou la douceur de la naissance des cheveux sur un front ou une gorge blanche peut être d’un attrait presque douloureux même s’il ne s’agit pas d’une beauté classique. Ce
devait être parce qu’elle possédait cette fraîcheur pétillante des filles de la campagne que May avait un grand charme physique….
“ARTBOOKINS 2006″