Celui que Staline érigea plus tard en pilier du pouvoir soviétique vivait en exil lorsqu’il rédigea, entre 1913 et 1920, sa grande trilogie autobiographique. Enfance, qui en constitue le premier volet, débute à la mort de son père (son premier souvenir), pour s’achever avec la mort de sa mère : il a douze ans. Évoquant par endroits Oliver Twist ou David Copperfield, Gorki décrit pourtant une misère bien plus morale que matérielle. Terrible réquisitoire contre la violence, ce récit âpre et sauvage est baigné par une mélancolie profonde. Confronté à la folie, à la sauvagerie brutale et destructrice de ses proches, l’enfant se réfugie auprès de sa grand-mère, personnage haut en couleur dont l’affection le sauve. Ses relations, également, avec son ami l’aveugle, puis le Juif, illuminent et adoucissent avec bonheur un climat autrement irrespirable, soulageant la si vive tension de ce texte ténébreux, bien éloigné de tous les clichés sur l’enfance ou la misère.
Extraits :
“Comme il est bon d’être assis seul au bord d’un champ couvert de neige, et d’écouter les oiseaux qui gazouillent dans le silence cristallin d’une journée d’hiver, tandis qu’au loin tinte en s’enfuyant la clochette d’une troïka, mélancolique alouette de l’hiver russe…”
“Toute sa personne était sombre, mais ses yeux brillaient d’une lumière intérieure chaude et gaie. Avant de la connaître, j’avais sommeillé dans les ténèbres, mais elle parut, me réveilla et me guida vers la lumière, Elle lia d’un fil continu tout ce qui m’entourait, en fit une broderie multicolore, et tout de suite devint mon amie à jamais, l’être le plus proche à mon coeur, le plus compréhensible et le plus cher. Son amour désintéressé du monde m’enrichit et m’insuffla une force invincible pour les jours difficiles.” (la grand-mère)
“La nuit tombait, et avec elle, quelque chose de fort, de rafraîchissant comme la tendre caresse d’une mère, se déversait dans la poitrine; le silence vous effleurait le coeur de sa main chaude et veloutée, et tous les mauvais souvenirs, toute la poussière brûlante et fine de la journée s’effaçaient de la mémoire.”