Blanc est publié aux Editions L’Avant-scène Théâtre, Collection Quatre-vents et a reçu le soutien de la Fondation Beaumarchais 2004.
Deux jeunes sœurs se retrouvent. Dans la chambre d’à côté, leur mère vit ses derniers instants. Au-delà du drame qui se noue derrière la porte, durant trois jours et trois nuits les deux sœurs, peu préparées à cette situation, se découvrent, se parlent et laissent émerger leurs blessures profondes, les vérités et les bonheurs longtemps tus. De la souffrance à la douceur paisible, en passant par le rire, les mots suspendus renouent peu à peu les liens ébranlés et composent un poème à deux voix inscrit dans le mouvement et dans la vie.
Extrait
L’Aînée : Tu peux compter sur moi.
La Cadette : Je sais.
L’Aînée : Tu peux compter sur moi je suis là on peut compter l’une sur l’autre c’est ça l’important t’es ma petite sœur.
La Cadette : Dis pas petite.
L’Aînée : C’est affectueux…. Ma p’tite sœur c’est affectueux ça veut rien dire juste affectueux.
La Cadette : Petite ça veut dire quelque chose ça veut dire celle qu’on oublie parce qu’elle est petite.
L’Aînée : Je ne t’ai pas oubliée jamais.
La Cadette : Pas toi…
L’Aînée : Personne t’a oubliée jamais. Personne t’oublie qu’est-ce que tu racontes.
La Cadette : Dis pas petite.
L’Aînée : Dis pas grande alors dis plus jamais grande… Je suis pas grande. Quand j’entre dans cette chambre je suis pas grande.
La Cadette : …
L’Aînée : Aller ça va aller. On va s’en sortir.
La Cadette : Bien sûr qu’on va s’en sortir nous allons nous en sortir pas elle.
L’Aînée : Nous en sortir rien d’autre que ça. Rien attendre d’autre d’elle que ça ce qu’elle nous a appris. Un guerrier je te dis.
La Cadette : Lutter lutter pour en arriver là. Ce qu’elle nous a appris quelle valeur aujourd’hui ça veut dire quoi… ?
L’Aînée : … Je dirai plus jamais petite.
La Cadette : … Faut jamais dire jamais.
Un temps
L’Aînée : Je vais faire une sauce. Pour le bœuf-carottes. Je vais éplucher des petits oignons et les caraméliser dans du beurre salé avec un peu de sucre pas
beaucoup et ensuite j’y jetterai quelques ronds de carottes et…
La Cadette : Ce ne sera plus un bœuf-carottes…ça deviendra un bœuf-mode.
L’Aînée : Tu crois ?
La Cadette : Oui. Avec la sauce et les oignons ça devient un bœuf-mode !
(…)
L’étrangeté du moment
Toutes les mères meurent, celle-là aussi. Bizarrement ce n’est pas triste… c’est comme ça. Pendant ce temps, les soeurs se parlent, les cigarettes se roulent, les religieuses au chocolat se
mangent, et il est hors de question d’appeler un prêtre !
Zabou Breitman et Emmanuelle Marie
Le trouble du moment se camoufle dans l’anodin des petites choses de la vie. C’est dans la cuisine que l’on parlera de la mort. Mais le drame est déguisé en papier à cigarette, en histoires d’amour, en querelles anciennes.
Blanc est à la fois banale et singulière comme la fin d’une vie qui reste toujours un effarement, le sentiment vague d’une scandaleuse escroquerie. C’est le mélange, ou plutôt la bascule entre ce que l’on voit et ce qui se cache derrière la porte qui m’a tellement bouleversée. C’est ce qui me guide : essayer de rendre compte de la confusion et du quotidien englués dans un temps qui échappe. C’est l’aspect extra-ordinaire de la pièce d’Emmanuelle Marie.
Dans ce désordre en marche, les deux sœurs attendent la mort de leur mère en se raccrochant éperdument au buffet, aux tiroirs, à l’épluche légumes, au thé, aux cigarettes que l’on roule, aux draps propres ou souillés, au chien qui pisse sur la cabine du téléphone, aux constellations qui portent un nom, quand elles-mêmes ne s’appellent que l’Aînée et la Cadette.
J’ai eu envie de me promener dans l’étrangeté du moment, mais en laissant la vie à sa place parfois toute faite, parce que c’est comme ça, parce que les automatismes la peuple, et que nous serions nus et perdus sans eux.
Comme nous serions perdus dans Blanc si l’obscur gagnait la bataille.
Zabou Breitman