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“Elégie à Michel Ange” de Sandrine Willems et Marie Françoise Plissart

Récit / Editions Impressions Nouvelles

EXTRAIT :

Il naquit entre les rochers, où même les arbres paraissent de pierre, les seuls à pousser étant de cimetière, des cyprès noirs sous le bleu terrifiant du ciel. S’il vous arrive jamais de passer près d’Arezzo, regardez la plus escarpée des falaises : ce que vous prendrez pour son faîte est la muraille du château de Caprese.

Cet éperon désert venait d’être attribué à son père, comme la couronne d’un royaume qui n’existe pas ; par là serait tournée en dérision la vanité de ce bourgeois qui repeignit d’or l’azur de son blason – dont la bête le trahissait, de n’être que chien rongeant son os avec une avidité de bâtard. Florence ne l’avait nommé podestat qu’afin de s’en débarrasser ; elle était lasse de cette famille, où fût-ce en remontant jusqu’au Déluge n’aurait pu se débusquer le moindre talent, entre ces usuriers de père en fils pas seulement assez malins pour spéculer sur l’art plutôt que l’argent. Mais à mesure que s’usait la fortune, les rêves prenaient la relève, se forgeant une lointaine alliance à quelque comtesse de Toscane, qui elle aussi aurait régné sur les hauteurs, puis se serait perdue dans la nuit des temps.

Or à vivre en des nids perchés, les corbeaux mêmes finissent par engendrer des aigles.

À travers la rocaille, le voyage fut rude. Le potentat s’étant arrogé l’unique haridelle, trente pas derrière la mule peinait sous l’épouse gravide. Un sabot ayant dérapé sur un caillou retors, la jeune femme tomba. Son homme, qui ne fit que se retourner, n’eut aussi qu’une pensée : « Ce sera toujours celui-là que je ne devrai nourrir. » Se piquant cependant de courtoise noblesse, il ajouta pour son épouse : « Remettez-vous, je vous en ferai d’autres. » La dame, tâtant sa panse, eut un sourire étrange : « Celui-là s’accrochera, n’ayez crainte ; et qui résiste à pareille chute ne se laissera pas emporter par le premier vent d’hiver. »

Les mères se trompent rarement, sur le morceau de chair qui croît en elles ; mais l’époux contrarié, préférant ne pas écouter, était déjà remonté en selle. À peine furent-ils arrivés en cette ruine tenant lieu de palais, que la femme mis bas. « En voilà un, s’écria le père, de la race des possédants, qui pour naître attend de se trouver en ses murs ! » « En voilà un, rectifia intérieurement sa mère, qui loin des cimes ne pourra respirer. Mais ici-bas les purs dépérissent, malheur à toi, mon fils, qui partageras ma langueur. » Elle scrutait le ciel, où la nuit s’était faite, et dans la lumière de Vénus, Mercure demeurait chez Saturne. « Sous quels signes t’ai-je donné le jour, mon fils, tu n’aimeras que la nuit, Saturne n’aime que les mélancoliques, et pour le tempérer, je ne vois que la lune, ne sommes-nous pas lundi, en prime tu seras lunatique. Pour le reste, mon enfant, il faudra t’arranger, entre Mercure que voici, paré de ses mystères, et Vénus que voilà, revêtue de ses grâces. De l’ombre et de la grâce, mon fils, voici ta part. »

Non moins désolée que le pays qui l’entourait, elle plongea du regard dans la gorge de pierre, où se distinguait un mince ruisseau : « Qui croirait qu’il s’agit du Tibre, à Rome si imposant ? Et ce filet qu’il croise, n’est-ce pas l’Arno qui coule à Florence ? Lequel choisiras-tu, mon fils – à moins que tu ne veuilles les unir, fidèle à tes impossibles racines : te voilà en effet poisson, à naître en mars on se condamne à vivre entre deux eaux, celle de la sueur et celle des larmes. »

Née à Bruxelles en 1968, Sandrine Willems vit aujourd’hui à Nice.

Ayant commencé très jeune un parcours de comédienne, elle entreprend ensuite des études de philosophie, qui s’achèvent par une thèse de doctorat sur Georges Bataille. Elle réalise, pour le cinéma et la télévision, plusieurs courts et moyens métrages, ainsi que des documentaires musicaux. Elle est l’auteur de plusieurs livres remarqués, parmi lesquels Una voce poco fa, un chant de Maria Malibran (Autrement), la série Les Petits dieux et Le Sourire de Bérénice .

Née à Bruxelles en 1954, Marie-Françoise Plissart est photographe et vidéaste. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Droit de regards et Le Mauvais oil (Minuit), Bruxelles, horizon vertical (Prisme éditions). Son projet Kinshasa, la ville imaginaire (en collaboration avec Filip De Boeck) lui a valu le Lion d’or de la dernière Biennale d’architecture de Venise.

Postface du volume

« Sur le point de mourir, au seuil de ses quatre-vingts neuf ans, Michel-Ange écrit : « Je regrette de n’avoir pas assez fait pour le salut de mon âme, je regrette de mourir au moment précis où je commençais à apprendre le rudiment de ma profession. » C’est à la lecture de ces mots que me prit le désir de savoir qui était ce géant.

La vie qui se révéla alors à moi étant plus incroyable qu’une fable, j’eus envie de la raconter, une nouvelle fois - mais plutôt qu’en une traditionnelle monographie, en un récit lyrique dont le narrateur serait le dernier amant de l’artiste. Peu m’importa dès lors la vérité objective des faits - et je n’hésitai pas à « romancer » afin d’atteindre, plus directement, une vérité de sentiments. L’essentiel fut de rendre aussi attachant qu’il dut l’être ce personnage torturé, impossible, et brûlant - qui ne fit, par son labeur acharné, que rechercher vainement l’amour, terrestre ou divin.

Sa carrière, à ses yeux, étant une suite d’échecs - ouvres manquées, inachevées ou détruites - l’artiste, au long de sa correspondance, ne cesse de maudire un travail qui le condamne à la solitude et l’empêche de vivre ; et ce ne sera qu’à l’approche de ses soixante ans qu’une véritable explosion affective viendra l’arracher à son ouvre : le vieil homme, alors, se consumera pour des jeunes gens qui se refuseront à lui - ou l’utiliseront. Et quand il se remettra à la tâche, s’épuisant jusqu’à son dernier souffle sur le chantier de Saint-Pierre, ce sera comme un mort vivant.

Quoique l’aspect humain du personnage soit ici à l’avant-plan, son parcours artistique, qui n’est que l’expression directe de son cheminement spirituel, est évidemment fort présent ; ses ouvres étant le reflet de ses émotions, elles introduisent dans sa vie comme des temps de méditation ou de « musique pure », à la façon d’arias dans un opéra. De même, afin de faire sonner sans intermédiaire la voix de l’Ange (ainsi nommé dans cette histoire), ses lettres et ses poésies, sous forme de fragments, ponctuent le récit. Le ton de celui-ci, du reste, est marqué par le style de l’époque, non moins cru que raffiné, tantôt lisse et tantôt mordant, alternant sentiments et réflexions - tout autant que poète, Michel-Ange étant philosophe, jusqu’à la moelle imprégné de néo-platonisme.

Certes, la vie de Michel-Ange a souvent été abordée, mais sous la forme d’essais ou, plus rarement, de romans historiques. Or le présent texte se situe en dehors de ces deux genres. Dans la mesure où il affronte un « mythe », il est évident que sa visée concerne avant tout l’écriture - en l’occurrence la recherche d’une « voix », entre lyrisme et méditation, entre l’oralité et le vers. Il ne s’agit pas pour autant d’un « exercice de style » : sans avoir le ridicule de me comparer à Racine, je pourrais invoquer son exemple dans la mesure où, lorsqu’il traite, après tant d’autres, le personnage d’Andromaque, la question n’est pas simplement pour lui de mettre un vieux contenu dans une forme nouvelle - la littérature me paraissant être ce lieu où une langue particulière implique un contenu particulier, ce lieu où, selon la définition qu’Aristote donnait de l’essence, se trouve une « unité de matière et de forme ».

Mon propos, quand j’écris, n’est pas « d’inventer un sujet original », mais, un peu comme Michelet, de me « mettre au service des morts » ou de personnages mythiques, en faisant entendre, c’est-à-dire en « interprétant », presque comme un musicien ou un acteur, autrement dit en « imaginant », leur voix. Loin de me sentir « romancière » - mes textes se démarquant toujours, voire de plus en plus, du roman - je me verrais plutôt comme un « scribe », ou une gardienne d’un temple, liée à la mémoire, aux légendes, à une certaine tradition orale. Dans la mesure où, pendant des siècles, de Homère au XVIIème siècle, la littérature se définissait surtout comme une réécriture perpétuelle de mythes oraux, il me semble en effet m’inscrire dans une tradition - mais une tradition relativement délaissée. Me sentant fort loin des « Modernes », mais plus intempestive qu’archaïsante, ce que je recherche, est une sorte de classicisme qui n’exclut pas la singularité.

Puisse cette Élégie à Michel-Ange en témoigner. »

Sandrine Willems

Lecture présentée par la Compagnie Artbooka le 14 octobre 2006 à la Villa Vincelli - Fécamp dans le cadre de “Lire en Fête”

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