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“Le livre pour toi” de Marguerite Burnat-Provins

Editions de la Différence / Poésies en prose

En 1906, Marguerite Burnat Provins, peintre, écrivain, épouse d’un architecte vaudois, rencontre à Savièse (Valais) un jeune ingénieur, Paul de Kalbermatten. C’est le grand amour. Elle écrit alors Le Livre pour toi, cantique à l’amant donateur de plaisir, qui paraît à Paris en 1907 et connaît plusieurs rééditions. À l’époque, ces cent petits poèmes en prose font scandale : il n’était pas courant q’une femme (mariée !) chante ainsi le corps de son amant et le plaisir amoureux. Aujourd’hui, Le Livre pour toi ne fait plus scandale. Mais il reste l’oeuvre la plus achevée de Marguerite Burnat-Provins et un des plus beaux chants d’amour de la littérature française.

Marguerite Provins naît à Arras en 1872. Après des études de peinture à Paris et son mariage avec Adolphe Burnat, elle s’installe en Suisse. En 1910, elle épouse en secondes noces le héros du Livre pour toi. Elle fait avec lui un certain nombre de séjours en Europe et en Afrique ( Egypte, Maroc), avant de s’établir à Grasse où elle meurt en 1952. Elle laisse une oeuvre picturale assez importante, et une vingtaine de livres, dont un roman autobiographique. Le coeur sauvage, et plusieurs textes inspirés par son séjour en Valais.


EXTRAIT


I


Je t’aime
Personne ne m’a appris ce mot. je l’ai senti venir des profondeurs de ma chair, monter de mon sang à mes lèvres et s’envoler vers ta jeunesse et la force féconde qui est en toi.
Je l’ai entendu sortir de ta bouche avec ivresse.
C’est un oiseau doré qui s’est posé sur mes yeux, si doucement d’abord, et puis si lourdement que tout mon être en a chancelé.
Et je me suis abattue dans tes bras, tes grands bras où je me sens fragile et protégée.
La parole qui promet et qui livre, la parole sacrée jaillie de notre vie ardente, planait sur nos têtes dans un clair rayon. Sylvius, te souviens-tu ?
Alors, j’ai vu passer l’Heure, l’Heure unique qui nous souriait et levait dans ses mains un caillou blanc.
Sur sa tunique, une à une, lentement les roses de son front s’effeuillaient.
J’ai vu cela à travers mes paupières fermées, la joue appuyée contre ton coeur qui marche des secondes éblouissantes, comme un balancier de rubis.

II

Parce que l’amour a noué nos corps de ses mains divines, comme les enfants nouent les tiges qu’ils arrachent aux prés, parce que nos vies se sont mêlées comme se mêlent les eaux chantantes, je consacre à ta jeunesse un hymne enivré.
Je dirai la lumière de tes yeux, la volupté de ta bouche, la force de tes bras, l’ardeur de tes reins puissants et la douceur tiède de ta peau. blanche et dorée comme la clarté du soleil.
Je dirai l’emprise de tes mains longues qui font à ma taille une ceinture frémissante ; je dirai ton regard volontaire qui anéantit ma pensée, ta poitrine battante soudée à ma poitrine, et tes jambes aussi fermes que le tronc de l’érable, où les miennes s’enroulent comme les jets onduleux des houblons.
Telle qu’une idole, mon adoration couvrira ta nudité superbe des lys odorants et des phlox cueillis dans mon jardin.
Je te regarderai dormir dans leur parfum.
Contre ton franc apaisé, j’écouterai ton sang couler dans le mystère de ta vie, comme j’écoute, dans le soir, le ruisseau qui descend de l’obscure forêt.
Sylvius, quand je ne serai plus, quand les saisons sur ma tombe ouvriront les passeroses et les giroflées d’or, dans la pureté du matin bleu, des voix passionnées rediront le chant de mon amour.


Lecture présentée dans le cadre du Printemps des Poètes 2007
” DUO” - Création Cie Artbooka avec Eric Maupaix et Corinne Morel, en partenariat avec la Maison du Patrimoine de Fécamp.

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