Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux
et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils
imaginent perdu entre les deux lignes du front : “l’homme-cochon”. A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d’armes le poursuivent
avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous
aussi, dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.
Extrait :
Jules : Je marche. Je connais le chemin. C’est mon pays ici. Je marche. Sans lever la tête. Sans croiser le regard de ceux que je dépasse. Ne rien dire à personne. Ne pas répondre si l’on s’adresse à moi. Ne pas se soucier, non plus, de ce sifflement dans l’oreille. Cela passera. Il faut marcher. Tête baissée. Je connais le chemin par cœur. Je me faufile sans bousculer personne. Une ombre. Qui ne laisse aucune prise à la fatigue. Le sifflement dans mes oreilles. Oui. Comme chaque fois après le feu. Mais plus fort. Assourdissant. Le petit papier bleu au fond de ma poche. Permission accordée. Je suis sourd mais je cède ma place. Au revoir Marius. Je lui ai tendu le papier bleu qu’on venait de m’apporter. J’avais honte. Je ne pouvais pas lui annoncer moi-même que j’allais partir et qu’il allait rester. Le sifflement dans mes oreilles. Ne pas s’inquiéter. Tous sourds. Oui. Les rescapés. Tous ceux qui ont survécu aux douze dernières heures doivent être sourds à présent.
Le Gazé : Ça coule le long de ma jambe. Je le sens. C’est tiède. Ça imbibe le tissu. Faire encore quelques pas. Ce n’est pas la peine. Ici, c’est à l’abri. Il n’y a rien de mieux que les trous d’obus. Ça ne retombe jamais deux fois au même endroit. Respirer un peu me fera du bien. Je ne sens plus grand-chose. Si ce n’est que ça coule. Oui, cela je le sens encore un peu, mais c’est tout. Je vais me blottir là, la gueule contre la boue, là, bien terré dans ce trou, et ce ne sera pas pire qu’ailleurs. Il faut que je respire calmement. C’est ce qu’on dit toujours. C’est ce que j’ai dit chaque fois que je me suis retrouvé avec un type au creux des bras qui hurlait de douleur, qui beuglait comme un animal saigné au jarret, je lui disais : “Calme-toi, respire, concentre-toi sur ta respiration, calme-toi camarade, on est là, il ne faut pas que tu t’énerves, ça ne fera qu’empirer les choses.” A combien de types j’ai dit ça ? A combien de types qui sont morts quelques minutes plus tard ?
Marius : Je m’étais dit qu’il fallait garder un œil sur Jules. J’avais bien vu qu’il avait son air des mauvais jours. La haine au ventre. Et l’envie de courir tout droit, sans se coucher, sans esquiver, l’envie de ne plus se battre mais d’avancer, en injuriant la terre entière. Et c’est dans des jours comme ça qu’on meurt ici. Alors je m’étais dit que je ne m’éloignerais pas et que s’il fallait lui foutre un coup de crosse sur la nuque pour qu’il arrête de courir, pour qu’il tombe enfin et revienne à lui, pour qu’il ait peur à nouveau et n’oublie pas de sauver sa peau, je le ferais. Mais j’ai vite été pris, moi aussi, dans le feu. J’ai perdu Jules. J’ai perdu Boris. Et j’ai fait comme tout le monde : j’ai gueulé et j’ai couru.
Boris : Je ne pensais pas que la mort pouvait avoir le visage d’un gamin de dix-huit ans. Ce gamin-là, avec ses yeux clairs et son nez d’enfant, c’était ma mort. C’est pour cela que je n’ai rien fait pour me dégager. C’est pour cela que je n’ai pas porté la main sur lui. C’est Jules qui l’a fait. C’est lui qui a fait disparaître le visage du gamin en lui faisant éclater les os des joues et du front sous les coups de crosse de son fusil. Et c’est là que j’ai vu le visage de la mort. Le vrai. Et j’ai compris que ce gamin était un masque que Jules venait d’arracher et que je ne m’étais pas trompé. Que c’était bien la mort qui était agrippée à moi, pesant de tout son poids d’insecte tueur sur mon ventre, à califourchon, c’était elle, je ne m’y étais pas trompé. Je sais ce que c’est, aujourd’hui, que de devoir sa vie. Je te la dois, Jules. C’est juste que ce soit toi qui partes, pour un temps, loin d’ici. Tu as fait ta part. Et bien au-delà.
Le médecin : Je mets des pansements sur les morts et j’ampute les vivants. Il y a trop de cris autour de moi. Je n’entends plus les voix. Et je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts. Je mets des garrots sur les membres et des bouts de bois entre les dents. Mais les mains informes de Dieu, avec leurs milliers de doigts, ont encore envie de compter.
Lieutenant Rénier : Troisième compagnie, deuxième section. Les camions nous ont déposés à deux kilomètres du fort. Nous avons fait le reste à pied. Pour l’instant, nous sommes tous au repos. Il nous reste quelques heures avant d’être envoyés en première ligne. Dernières minutes de répit pour panser nos ampoules et laisser reposer nos pieds, pour fumer et nous étendre dans l’herbe. Il reste quelques heures à peine avant que nous allions prendre position dans la tranchée de la Tempête et relever ceux qui y sont. Ils se sont battus durant dix heures, paraît-il. Dix heures pour perdre, au total, un kilomètre. Le colonel m’a dit que nous devions tenir. Qu’il était inconcevable de continuer à reculer. Nous allons remplacer les pauvres types qui restent et nous tiendrons.